Kessel

Captain Scholz et le MS Germania

L'accident de jogging qui a contraint le chancelier à porter un bandeau sur l'oeil droit durant dix jours a fait la joie des réseaux sociaux. On pourrait y voir un signe des difficultés actuelles du pays même si le bilan du gouvernement deux ans après les dernières élections est meilleur que la médiocre popularité de la coalition au pouvoir.

Lettre d'Allemagne
6 min ⋅ 17/09/2023

Devant la presse étrangère mardi, Olaf Scholz qui après dix jours avait rangé son bandeau au rayon des accessoires le reconnaissait en souriant : “On voit finalement mieux avec deux yeux”. Le chancelier qui court plusieurs fois par semaine était tombé lors d’un jogging sans avoir le temps de se protéger le visage. Bilan : des éraflures multiples et un oeil droit digne d’un boxeur KO.

Sur Instagram, un portrait de Captain Olaf a été posté sur le compte du gouvernement rapidement. (voir ci-dessous). Avec humour, le chancelier se réjouissait à l’avance des memes sur le net. Il a été servi.


"Quand tu essaies de rendre le SPD à nouveau sexy""Quand tu essaies de rendre le SPD à nouveau sexy"Un petit garçon a envoyé ce dessin à 0laf Scholz : "Je suis un pirat et un chancelier"Un petit garçon a envoyé ce dessin à 0laf Scholz : "Je suis un pirat et un chancelier"

Ce buzz sur les réseaux sociaux et les apparitions en public de Scholz durant une bonne semaine en pirate germanique auront donné involontairement un air plus cool à un chancelier qui ne passe pas pour un boute-en-train. Les prochains sondages de popularité montreront si Captain Olaf aura contribué à améliorer la cote de Herr Scholz.

On peut digresser sur le symbole de ce bandeau porté par le chancelier alors que l’Allemagne affronte des difficultés conjoncturelles et structurelles. Après la sévère défaite face au Japon, la traditionnelle comparaison football/politique reprend du service. Les piètres performances de la Mannschaft (hormis le rattrapage mardi contre la France) seraient-elles le symbole d’une Allemagne qui perd ?

L’impopularité du gouvernement reste très élevée. Les inquiétudes de la population en raison d’une économie qui bat de l’aile, un pouvoir d’achat écorné et diverses autres menaces expliquent cette mauvaise image de la coalition comme ses désaccords publics récurrents. Mais, deux ans après les élections générales de 2021, le bilan de l’action des sociaux-démocrates, des verts et des libéraux est meilleur que l’opinion qu’en ont les Allemands. C’est ce que montre une étude approfondie de la fondation Bertelsmann.

Le contrat de gouvernement conclu à l’automne 2021 par les trois partis comptait pas moins de 453 projets nécessitant une réforme législative. Par comparaison, la grande coalition mise en place en 2018 durant le dernier mandat d’Angela Merkel avait sur sa “to do list” 300 projets (en 2013, 188). D’après la fondation Bertelsmann, les deux tiers du projet de l’actuel accord de coalition ont été ont déjà été traduits dans les faits (38%) ou sont en passe de l’être (26%). Ce bilan est d’autant plus positif que le gouvernement Scholz mis en place en décembre 2021 a vu son agenda bouleversé quelques semaines plus tard avec l’invasion de l’Ukraine. La guerre avec ses multiples conséquences a nécessité de nombreuses réformes dans l’urgence qui n’étaient évidemment pas actées dans le contrat de coalition signé quelques semaines plus tôt (le gouvernement précédent avait vu lui son programme d’action remis en cause par la pandémie).

Malgré ce bilan honorable, seulement 12% des Allemands estiment que leur gouvernement a mis en oeuvre “tous, presque tous ou une grande partie” des projets contenus dans le contrat de coalition. 43% pensent que seulement quelques réformes ont été ou seront adoptées.

Adoption de la loi chauffages (version "Roi des aulnes", Goethe) : Robert Habeck, le ministre vert de l'Economie et du climat "Je ne veux plus, plus jamais en entendre parler"Adoption de la loi chauffages (version "Roi des aulnes", Goethe) : Robert Habeck, le ministre vert de l'Economie et du climat "Je ne veux plus, plus jamais en entendre parler"

La rentrée a été marquée par l’adoption de différents projets ou à tout le moins de compromis permettant à la procédure législative de se mettre en branle. La loi sur le chauffage qui a suscité tant de controverses au sein de la coalition, dans les médias et la classe politique et a beaucoup nui à l’image du gouvenement, a été enfin adoptée au début du mois par le Bundestag. Le texte doit encore passer devant la chambre haute, le Bundesrat, mais celle-ci ne peut pas stopper le projet de loi qui doit entrer en vigueur au premier janvier prochain. Le principe de base reste acquis : les nouvelles chaudières devront recourir pour deux tiers au moins à des énergies renouvelables pour pouvoir être installées. Mais le texte mettra un peu de temps avant de devenir contraignant (sauf pour les nouvelles constructions). Les communes devront d’abord faire une liste globale des chauffages utilisés sur leur territoire. Un délai est prévu jusqu’en 2026 pour les villes de plus de 100 000 habitants, jusqu’en 2028 pour les autres. De multiples aides sont prévues pour les propriétaires, certaines plus élevées sont réservés aux moins fortunés. Une disposition doit protéger les locataires contre des hausses excessives de leurs loyers liés à ces investissements; ils ne pourront augmenter après une telle rénovation que de 50 centimes par m2.

Un projet central de la ministre de la Famille, une réforme des diverses aides actuellement proposées doit permettre de mieux lutter contre la pauvreté. Il est enfin sur les rails avec des mois de querelles entre l’écologiste Lisa Paus en charge du dossier et son homologue des Finances, le libéral Christian Lindner. Un compromis laborieux a été trouvé mais le projet de loi doit encore être formulé puis discuté au parlement. Et sa mise en place ne sera pas simple. Plusieurs principes motivent le projet de la ministre de la Famille : fusionner les diverses aides actuelles aux familles, supprimer les formalités bureaucratiques pour ces dernières, permettre à celles qui ont droit à des prestations sans le savoir ou qui refusent d’effectuer les démarches d’en profiter. Pour lutter contre la pauvreté, des prestations destinées aux plus démunis doivent s’ajouter à celles au montant identique destinées à toutes les familles.

L'accord trouvé prévoit des dépenses bien inférieures à celles envisagées au départ. Le ministre des Finances qui contrôle le robinet du budget se bat pour le retour l'an prochain de la règle d'or. La ministre de la Famille  devra faire contre mauvaise fortune  bon coeur"L'accord trouvé prévoit des dépenses bien inférieures à celles envisagées au départ. Le ministre des Finances qui contrôle le robinet du budget se bat pour le retour l'an prochain de la règle d'or. La ministre de la Famille devra faire contre mauvaise fortune bon coeur"

Le gouvernement augmente de 12% l’aide sociale, rebaptisée cette année “Bürgergeld”. Elle sera au 1er janvier prochain de 563 Euros par mois au lieu de 502 Euros aujourd’hui. (449 Euros en 2023). En moins de deux ans, la hausse aura donc été de 20%; il est vrai que les augmentations étaient dans le passé des plus modestes. Les bénéficiaires voient aussi leur loyer pris en charge.

Sur le site de "Vorwärts", organe du SPD, on se félicite bien sûr de cette mesureSur le site de "Vorwärts", organe du SPD, on se félicite bien sûr de cette mesure

Cette décision a provoqué des réactions négatives des chrétiens-démocrates qui dénoncent une hausse jugée trop importante qui conduirait certains bénéficiaires à ne pas chercher d’emplois, la différence entre les aides sociales et un salaire net se réduisant.

Face aux difficultés économique de l’Allemagne, le gouvernement ne veut pas de plan pour relancer la conjoncture. Olaf Schoz l’a répété ce dimanche dans une interview au journal “Welt am Sonntag” : “S’endetter sans limites ne solutionne pas nos problèmes mais en crée des nouveaux”. Le chancelier rejette les appels d’économistes et de responsables politiques qui estiment que l’Allemagne pour combler ses retards (infrastructures, numérique…) a besoin d’investir massivement. Olaf Scholz s’oppose également à un projet phare de son vice-chancelier, le vert Robert Habeck, soutenu par des sociaux-démocrates, à savoir une politique de subvention des prix de l’électricité pour les industries énergivores pour leur permettre de rester compétitives. Scholz craint que de telles mesures ne ralentissent la transition énergétique et le le développement du renouvelable. Il ajoute : “Comment pouvons-nous justifier que des entreprises qui font des bénéficies énormes soient subventionnées par les contribuables et que l’Allemagne s’endette pour elles”.

"Son plan pour l'Allemagne""Son plan pour l'Allemagne"

Berlin a en revanche annoncé fin août un paquet de sept milliards de réductions fiscales par an pour les entreprises valable jusqu’en 2028.

Olaf Scholz estime que des blocages structurels empêchent son pays d’effectuer des réformes plus rapides ce qui nuit à la modernisation et à la croissance. Au Bundestag, le chancelier a proposé “un pacte pour l’Allemagne” en tendant la main aux communes, aux régions et à l’opposition. Il a dressé un bilan sans nuances de la situation actuelle : “Trop de chantiers ont été repoussés à plus tard ces dernières années. Les citoyens n’en peuvent plus de cet immobilisme. Et moi non plus. » 

Le capitaine Olaf recrute "Pacte pour l'Allemagne : bienvenue à bord !"Le capitaine Olaf recrute "Pacte pour l'Allemagne : bienvenue à bord !"
Le pacte pour l’Allemagne s’attaquera aux questions les plus urgentes : l’accès à une énergie propre, sûre et abordable, la construction de logements, la modernisation et la numérisation des infrastructures, la compétitivité des entreprises, ainsi que l’amélioration et la numérisation de l’administration. 54 milliards d’investissements sont prévus dans les infrastructures (rail, ponts, Internet haut débit, bornes de recharge électrique, logement social, transformation économique vers la neutralité carbone). 60 milliards d’euros seront affectés au développement de la filière hydrogène, au secteur des semi-conducteurs, à l’énergie propre, à la mobilité durable, aux infrastructures numériques et à la rénovation des bâtiments dans le cadre du fonds pour le climat et la transformation. Au total, ce sont plus de 110 milliards d’euros qui seront mis au service de la protection du climat et de la modernisation de l’économie. 

"Le nucléaire en Allemagne est un cheval mort" : le groupe parlementaire SPD au Bundestag se félicite des déclarations du chancelier"Le nucléaire en Allemagne est un cheval mort" : le groupe parlementaire SPD au Bundestag se félicite des déclarations du chancelier

Olaf Scholz peu connu pour ses déclarations à l’emporte-pièce a été clair sur la partition pro-nucléaire que jouent les chrétiens-démocrates et l’extrême-droite dans l’opposition, comme les libéraux au sein de la majorité gouvernementale. Dans une interview, le chancelier a considéré que cette source d’énergie était “un cheval mort”. Il a estimé qu’avec la déconnexion du réseau au printemps des trois dernières centrales, les travaux de démantèlement ont commencé. “Celui qui voudrait en construire de nouvelles aurait besoin de quinze ans pour le faire et devrait dépenser de 15 à 20 milliards par unités”. Une relance des sites fermés il y a quelques mois (les plus modernes) impliquerait une révision complète, de nouvelles barres de combustibles et une majorité inexistante au parlement pour modifier la loi. Les déclarations des chrétiens-démocrates ne sont pas crédibles. Leur retour au pouvoir ne peut se faire qu’avec les Verts ou les sociaux-démocrates avec lesquels une telle mesure est exclue.

France/Allemagne : qui a un train d’avance ?

-”Der Spiegel” voit dans ”la France, la meilleure Allemagne”

L’auteur de l’article paru sur le site de l’hebdomadaire allemand ne s’attendait sans doute pas à ce que sa prose provoque un tel buzz dans les médias français. Pour Michael Sauga, si Macron est impopulaire, il remporte en revanche des succès grâce à ses réformes économiques qui ont conduit d’après lui à une croissance qui manque cruellement à l’Allemagne. L’auteur évoque ses meilleures chiffres comparés à l’atonie germanique. Michael Sauga souligne l’atout économique que signifie pour la France des prix de l’électricité bas qui poussent des entreprises étrangères à s’installer dans l’hexagone. “Der Spiegel” tire un bilan positif des réformes Macron (baisse des impôts pour les entreprises, droit du travail plus flexible, augmentation de l’âge légal du départ à la retraite).

En France où la comparaison avec le voisin allemand est un sport national, l’article du “Spiegel” a été beaucoup cité dans les médias. Le complexe d’infériorité latent dans l’hexagone s’est un peu dégonflé et un zeste de “Schadenfreude” (se réjouir des maux d’une autre personne) était perceptible.

"Courrier international""Courrier international"

J’ai interrogé Bruno Le Maire sur son sentiment sur cet article lors de son déplacement mercredi dernier à Berlin (où il participait notamment au conseil des ministres). Le ministre de l’Economie et des Finances m’a répondu : “Je n’aurais jamais pensé que je pourrais lire un jour dans la même phrase les mots miracle économique et France ensemble Mais je pense qu'un peu de lucidité ne saurait nuire. Il nous reste un chemin à parcourir considérable pour réindustrialiser la France. C'est à mes yeux la bataille fondamentale», a-t-il tempéré. «La France avait une part de son industrie dans son PIB de plus 20%, elle est tombée à moins de 10%. L'Allemagne est toujours largement au-dessus des 20%», a-t-il encore développé.

-Le retour d’un train de nuit entre Paris et Berlin (et inversement)

Cette annonce a aussi fait le buzz dans les médias et sur les réseaux sociaux. Un train de nuit reliera à nouveau les deux capitales à partir du 11 décembre. Les amateurs s’impatientaient depuis neuf ans. Ce sont les chemins de fer autrichiens ÖBB qui permettent le retour de cette liaison (trois fois par semaine dans chaque sens dans un premier temps; quotidiennement à partir d’octobre 2024).

https://www.youtube.com/watch?v=THt5u-i2d9k&t=62s Infernal “From Paris to Berlin”

Pour les Parisiens, le départ est, selon ÖBB, prévu à 19 h 12 à Paris Est, pour une arrivée à la gare centrale de Berlin (Hauptbahnhof) le lendemain matin à 8 h 26. Dans l'autre sens, départ de Berlin à 20 h 18, arrivée le lendemain à Paris à 10 h 24. Le voyage durera donc plus de 13 heures dans un sens, plus de 14 heures dans l'autre. Les places assises les moins chères seront, d'après la presse allemande, proposées à partir de 34,90 euros, les couchettes à partir de 49,90 euros et les lits à 79,90 euros.

https://www.youtube.com/watch?v=XHWkzTyTO9k “Im Zug nach Paris” Georgette Dee

Pour le train direct de jour entre Paris et Berlin, il va falloir patienter un an de plus….

-Un “Deutschland-Ticket” à la française ?

Onze millions d’usagers allemands sont désormais abonnés à ce pass mensuel à 49 Euros qui permet d’utiliser les transports en commun dans toutes les villes d’Allemagne ainsi que les déssertes régionales (les liaisons grande distance sont revanche exclues). Ce succès va-t’il s’exporter ? Dans son interview à “Hugo décrypte”, Emmanuel Macron a déclaré y être favorable. Comme en Allemagne, le montage financier très complexe d’un tel billet subventionné ne sera pas simple.

Quelle que soit l’avenir de la proposition d’Emmanuel Macron, elle prouve que chaque pays peut profiter et s’inspirer des expériences du voisin. C’est aussi cela la richesse de la relation franco-allemande. A l’inverse, le pass culture prévoyant un forfait de 200 Euros pour les jeunes de 18 ans en Allemagne s’inspirait clairement de son cousin français (et non germain).

Lettre d'Allemagne

Par pascal thibaut

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