Kessel

Le ressac de la vague bleue

L'AfD a engrangé une victoire historique dimanche dernier avec près de 44% des voix en Saxe-Anhalt. Le parti d'extrême-droite est aux portes du pouvoir. Cette élection comme celles à venir dans une semaine à Berlin et dans le Mecklembourg constituent autant d'avertissements pour le gouvernement allemand et son chancelier sur la sellette.

Lettre d'Allemagne
5 min ⋅ 13/09/2026

La ferveur suscitée par l’AfD et son candidat Ulrich Siegmund a conduit à un score sans pareil pour un parti d’extrême-droite lors d’une élection régionale. Jamais durant la dernière décennie, un mouvement politique allemand n’a atteint un tel score. Cette vague bleue (la couleur du parti) a permis à l’AfD d’atteindre 43,8% des suffrages exprimés. L’intérêt de la campagne, son enjeu ont débouché sur une participation historique depuis la réunification en Saxe-Anhalt avec environ 78% d’électeurs qui se sont rendus aux urnes. L’extrême-droite, comme dans d’autres scrutins régionaux, a mobilisé de nombreux abstentionnistes qui dans le passé considéraient qu’aucune offre politique ne répondait à leurs attentes. L’AfD a tablé sur une campagne “feel god” en positivant. Des électeurs mécontents voulaient donner leur chance à un parti qui n’a jamais exercé les responsabilités. L’AfD a offert une plateforme à ceux qui ne sont pas forcément déclassés économiquement mais qui craignent pour leur avenir ou on le sentiment qu’on ne les écoute pas. 73% des personnes dans cette région se considèrent comme des Allemands de seconde zone. L’AfD a su avec brio utiliser ce sentiment pour donner à ces électeurs le sentiment de disposer d’un porte-voix qui faisait d’eux l’avant-garde d’une nouvelle Allemagne.

Le quotidien de gauche fait un jeu de mots avec le prénom du candidat AfD Siegmund, souvent salué par des Sieg-Mund durant ses meetings, le slogan nazi et le mot “Unheil” pour “malheur” ou “calamité”

L’AfD a plus que doublé son score de 2021 (20,8%) ce qui est exceptionnel aussi rapidement. Cela n’a toutefois pas suffit pour obtenir l’objectif fixé avant les élections à savoir atteindre une majorité absolue en sièges au parlement régional de Saxe-Anhalt. Il manque trois députés à l’AfD. Son candidat, Ulrich Siegmund, a déjà remisé sa promesse de campagne de gouverner seul fort d’une majorité absolue. Le parti refuse tout compromis ce qui est contraire à la logique parlementaire allemande traditionnelle. Deux options se présentent à lui. Il peut tenter de débaucher quelques députés chrétiens-démocrates qui dénoncent le “pare-feu” (traduisez le cordon sanitaire) anti-AfD défendu par la CDU. Les conservateurs sur place jurent leurs grands dieux que cela ne fonctionnera pas. L’autre option consisterait à obtenir le soutien du parti BSW qui contrairement aux pronostics a franchi la barre des 5% et décroche cinq sièges. Si ce parti populiste à gauche sur les questions sociales rejoint l’AfD sur les questions migratoires ou des positions pro-russes, les derniers jours montrent qu’un tel soutien est loin d’être acquis.

“Que prévoient les ennemis de la constitution ?”

Si l’AfD accède au pouvoir en Saxe-Anhalt, elle promet une politique migratoire très stricte. Beaucoup de mesures ne sont pas réalistes car la législation est entre les mains de l’Etat fédéral. Mais son application sur le terrain est en revanche l’affaire des régions et des collectivités locales. Le concept de “remigration” continue de susciter des interrogations entre les déclarations “rassurantes” qui insistent sur le renvoi des seules personnes en situation irrégulière et d’autres voulant aller plus loin, y compris en expulsant des personnes intégrées voire disposant de la nationalité allemande. L’AfD veut une politique défendant les valeurs nationales pour l’éducation, l’histoire et la culture, autant de sujets pour lesquels les régions disposent de compétences importantes.

Si l’AfD ne parvenait pas à ses fins -veut-elle d’ailleurs vraiment gouverner au risque de décevoir et d’amoindrir ses chances au niveau national en 2029?- les autres partis devraient trouver une alternative qui ressemble à la quadrature du cercle. La CDU qui subit une déroute historique est bien mal en point. Elle pourrait toutefois tenter de former une coalition minoritaire avec les sociaux-démocrates et les verts. Une alliance gouvernementale est en revanche exclue avec Die Linke. La CDU a il y a quelques années rejeté toute coopération avec ce parti ainsi qu’avec l’AfD. Mais un soutien du parti de gauche disant son nom ou plus discret n’est pas impossible. Une telle option livrerait des munitions à l’AfD pour dénoncer des partis établis blanc bonnet et bonnet blanc tous alliés contre elle.

Pour évoquer cette élection en Saxe-Anhalt, celles de dimanche prochain à Berlin et dans le Mecklembourg ainsi que les conséquences nationales de ces scrutins, vous pouvez me retrouver avec ma collègue Hélène Kohl mardi soir et poser toutes vos questions.

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“Monsieur Merz ??” “ça n’est rien, c’est juste la Saxe-Anhalt”

Les conséquences politiques nationales de l’élection de dimanche dernier sont dramatiques pour la CDU, le parti du chancelier. Celui qui dans l’opposition avait affirmé qu’'avec lui au pouvoir, l’AfD serait divisée par deux est sonné. Le parti d’extrême-droite a plus que doublé son score en Saxe-Anhalt. Celui des chrétiens-démocrates a fondu au soleil passant de 37% en 2021 à 17%. Les sondages montrent que les électeurs voulaient avant tout sanctionner la CDU dont la campagne électorale a été plus que laborieuse. J’ai assisté à un rendez-vous avec le ministre-président sortant Sven Schulze dans un lieu improbable au milieu de grands ensembles est-allemands où il offrait des saucisses au curry gratis. Hormis les journalistes et des militants CDU, seuls quelques badauds étaient sur place. Au moins quelques jeunes ont pu manger à l’oeil et faire quelques selfies… Lors de la soirée électorale des chrétiens-démocrates à Magdebourg dimanche dernier, tout le monde tapait sur Merz et sur les conséquences dans la région de l’impopularité historique du chancelier. Ce dernier s’est déplacé deux fois en Saxe-Anhalt avant le scrutin en catimini sans meetings publics de peur de faire un bide ou d’être submergé par des huées trop bruyantes.

Friedrich Merz s’est dit choqué lundi dernier par le résultat du vote en Saxe-Anhalt. Il a promis de mieux expliquer sa politique. Mais ses talents de communicateur comme son empathie des plus modestes permettent d’être dubitatifs. Le chancelier est affaibli. Les spéculations sur son éventuel remplacement reprennent de plus belle. Pour l’instant en sourdine, histoire de ne pas gâcher un peu plus les chances de la CDU avant les deux scrutins de dimanche dernier.

Bild am Sonntag : “L’automne chaud du chancelier”

Les deux potentiels prétendants sont obligés avec une conviction plus ou moins forte de dire officiellement tout le bien qu’ils pensent de leur chancelier adoré. Henrik Wüst, le populaire ministre-président de la plus grande région allemande, la Rhénanie du Nord Westphalie, a vingt ans de moins que Friedrich Merz. Celui qui gouverne son Land avec les écologistes représente l’aile libérale des chrétiens-démocrates.. et un horrible softie pour d’autres camarades de parti. Mais on le sait, jouer les Brutus, peut être à double tranchant… A moins que Friedrich Merz de lui même jette l’éponge ce dont on peut douter. Et Wüst a des élections régionales à relever au printemps prochain dans sa région. Markus Söder, le président de la CSU bavaroise et ministre-président de l’Etat libre, a le soutien des barons régionaux dans l’Est de l’Allemagne (et sur ses terres bien sûr); mais il constitue un chiffon rouge pour d’autres chrétiens-démocrates.

La CDU pourrait sortir encore un peu plus ébranlée des deux scrutins régionaux de dimanche prochain. Dans le Mecklembourg, les chrétiens-démocrates sont certes depuis longtemps dans l’opposition. Mais ils risquent comme en Saxe-Anhalt de voir leur score divisé par deux, dans une région qui était jadis le fief d’Angela Merkel.

Trois points séparent dans ce sondage le SPD de la CDU

Il n’est même plus complètement exclu que le parti d’Adenauer et d’Helmut Kohl ne franchisse pas dans cette région de l’ex-RDA la barre des 5% nécessaire pour bénéficier d’une représentation parlementaire. Une telle issue provoquerait un tremblement de terre à la CDU. Dans ce Land du Nord-Est de l’Allemagne, un duel serré oppose le SPD, au pouvoir depuis 28 ans, et l’AfD. Ce match se fait au détriment des autres forces dont la CDU.

Les chrétiens-démocrates défaits il y a une semaine en Saxe-Anhalt pourraient dimanche prochain perdre la mairie de Berlin gagnée en 2023. Pour l’heure, c’est le parti de gauche qui fait la course en tête. Die Linke est emmenée par une candidate issue de l’immigration turque qui surfe avec un programme radical prévoyant notamment les expropriations de grandes sociétés immobilères sur un effet Mamdani. La CDU, très en recul par rapport à 2023, se défend pourtant. Mais il sera plus difficile pour son candidat, Stefan Evers, que pour la gauche, de constituer une coalition. Un remake de l’alliance entre les Verts, le SPD et Die Linke est plus probable sous la direction de ce dernier parti, malgré les polémiques sur l’antisémitisme autour de membres du mouvement de gauche.

sondage pour Berlin (entre parenthèses, les scores des partis en 2023)

Si la gueule de bois de la CDU risque de s’aggraver, le SPD est dans une situation légèrement plus favorable. Si l’égérie du parti dans le Mecklembourg, Manuela,Schwesig (qui avait il y a quelques mois 19 points de retard sur l’AfD) poursuit sa remontada spectaculaire liée d’abord à sa popularité personnelle, les sociaux-démocrates auront enfin une bonne nouvelle à célébrer. Un succès du SPD nourriraient les spéculations autour de l’avenir politique de Manuela Schwesig à la tête du SPD alors que les deux co-présidents actuels, les ministres des Finances Lars Klingbeil et des Affaires sociales Bärbel Bas, ont des allures de zombies politiques. Aux élections berlinoises, en revanche, les sociaux-démocrates risquent un douloureux échec historique dans la ville qui fut autrefois dirigée par un certain Willy Brandt. Il n’est plus exclu que le SPD passe sous la barre des 10%.

La situation fragile du SPD et celle tout aussi compliquée de la CDU expliquent aussi que les forces centrifuges gagnent du terrain face aux difficultés. Après la défaite cinglante de la CDU en Saxe-Anhalt, d’aucuns, et pas des moindres, se demandaient parmi les sociaux-démocrates s’il ne fallait pas rouvrir la boite de Pandore des réformes avant qu’elle ne leur explose à la figure. Les changements en profondeur de l’Etat providence (retraites, assurance-dépendance, assurance maladie…) sont rejetés par les Allemands et massivement perçus comme des mesures d’économies qui remettent en cause les acquis sociaux plus que comme un grand dessein bismarckien.

Chrétiens et sociaux-démocrates doivent-ils jouer la carte sociale et plus ménager leurs électeurs pour réduire leur impopularité ? Ou bien doivent-ils rester droits dans leurs bottes pour demeurer dans l’histoire comme les grands réformateurs d’une Allemagne en crise? De nouvelles élections seraient pour eux un harakiri qu’ils ne peuvent pas souhaiter. Un gouvernement minoritaire composé uniquement des conservateurs qui chercheraient au cas par cas une majorité sur différents dossiers ne fait pas partie de l’ADN allemand même si des spéculations circulent. Cette option risquerait d’augmenter encore un peu plus l’instabilité actuelle.

Lettre d'Allemagne

Par pascal thibaut

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