Merz : premier anniversaire morose

Jamais un chancelier n'a été aussi impopulaire depuis la guerre. Les chrétiens-démocrates de Friedrich Merz sont distancés par l'extrême-droite dans les sondages. La coalition au pouvoir se querelle régulièrement malgré des projets ambitieux. Et les espoirs modestes pour la conjoncture allemande s'étiolent de de plus en plus.

Lettre d'Allemagne
8 min ⋅ 10/05/2026

Au menu également de cette nouvelle Lettre d’Allemagne : la menace d’un retrait d’une partie des forces américaines; des nouvelles de l’économie; l’AfD toujours plus forte, toujours plus radicale; Papy était-il Nazi ?; la mort de Georg Baselitz; Timmy, la baleine qui a mis l’Allemagne en haleine.

On a déjà vu des anniversaires plus festifs. Un an après son élection comme chancelier le 6 mai 2025, le premier anniversaire de Friedrich Merz au pouvoir a été fêté dans la discrétion tant l’heure n’est pas à l’euphorie. La semaine n’a pas été simple pour le chef du gouvernement. Les petites phrases envoyées par chaque parti de sa coalition à un autre n’ont pas cessé. En amont, Donald Trump avait annoncé le retrait d’ici un an de 5000 soldats américains d’Allemagne. En interne, les nouvelles prévisions de recettes budgétaires sont venues plomber un peu plus l’ambiance morose et réduire les marges de manoeuvre du gouvernement Merz. 18 milliards d’Euros vont manquer cette année à l’Etat fédéral, aux régions et aux communes. Jusqu’à 2030, les recettes fiscales baisseront de 87 milliards. Et vendredi, Friedrich Merz et son équipe ont reçu une gifle magistrale : le Bundesrat, la chambre haute qui représente les Länder, a rejeté la prime de 1000 Euros que le gouvernement avait prié les entreprises de verser à leurs salariés.

”Une année noire-rouge” (les couleurs de la coalition au pouvoir) avec un mini gâteau d’anniversaire mal en point

Même si seulement 15% sont satisfaits de Friedrich Merz, le bilan de son gouvernement après un an n’est pas aussi mauvais que cette impopularité peut le laisser penser. Et si la remarque du chancelier dans une interview au magazine “Der Spiegel” affirmant qu’aucun chancelier n’a dû supporter autant d’attaques à son égard était déplacée (quand on a choisi de faire ce job, on ne se plaint pas), il est vrai que Friedrich Merz subit une hostilité qui a longtemps été épargnée à Angela Merkel. Le dernier exemple en date est cette campagne née d’une pancarte brandie par un jeune homme durant une manifestation contre le service militaire volontaire “Merz lèche des oeufs”; comprenez par là les testicules.

La rappeuse Vita en a déjà fait un hit :

La coalition qui s’est mise au travail il y a un an a pondu 189 projets de loi et autres mesures, même si toutes ces initiatives n’ont pas encore été adoptée par le parlement.

-sécurité/migration : les chrétiens-démocrates aiguillonnés par la concurrence de l’extrême-droite se flattent de leur bilan. Le ministre de l’Intérieur a rapidement mis en place des contrôles aux frontières et renvoyé dans certains cas des demandeurs d’asile dans des conditions juridiquement discutables. La réforme du droit d’asile européen a été adoptée avec difficulté par le Bundestag. Le regroupement familial déjà limité a encore été réduit un peu plus. Une règle généreuse permettant d’être naturalisé dans certains cas d’exception après trois ans a été supprimée. Le nombre de demandes d’asile a sensiblement baissé avec 6000 dossiers le mois dernier, le chiffre le plus bas pour ce mois depuis 2013. Mais ce recul sensible n’est pas uniquement à mettre sur le compte de l’action du gouvernement. Reste que l’Allemagne n’est plus désormais la première destination des migrants arrivant en Europe.

Le dernier sondage cruel pour les chrétiens-démocrates montre que ces succès affichés dans la lutte contre l’immigration ne conduise pas à une décrue de l’AfD qui atteint un niveau historique. Quatre Allemands sur cinq rejettent l’affirmation de Friedrich Merz selon laquelle les “problèmes migratoires” ont été largement solutionnés.

-la Défense à l’offensive : après le vote avant même l’investiture de Friedrich Merz d’une réforme constitutionnelle permettant de supprimer les contraintes budgétaires de la règle d’or pour les dépenses militaires, la Bundeswehr bénéficie du “quoi qu’il en coûte”. Objectif affiché par le chancelier, que l’Allemagne dispose à terme de l’armée conventionnelle la plus importante en Europe. Les dépenses prévues pour cette année avec plus de 100 milliards d’Euros sont les plus élevées depuis la fin de la guerre froide.

Si la Bundeswehr dispose de budgets inédits, elle doit parvenir à les dépenser de façon rapide et efficace ce qui n’est pas toujours simple. Autre problème, le personnel. Ces moyens supplémentaires doivent aller de pair avec une augmentation des effectifs de l’armée allemande pour dispoer à terme de 260 000 soldats (contre environ 185 000 aujourd’hui) et de 200 000 réservistes. L’introduction d’un service militaire volontaire au premier janvier dernier doit servir à convaincre de jeunes gens de s’enrôler. Les chiffres augmentent mais restent encore modestes.

"Plus jamais la guerre. Plus jamais de conscription” : pour le quotidien de gauche comme pour les jeunes qui manifestent contre le service militaire volontaire (encore vendredi dernier), l’évolution actuelle passe mal

-un fonds spécial pour les infrastructures : les 500 millards adoptés au printemps dernier et qui ne sont pas soumis aux règles budgétaires permettent à l’Allemagne de dépenser massivement pour moderniser le réseau ferré, les ponts, les hôpitaux et mieux préparer un pays à l’avenir où les investissements publics avaient longtemps été insuffisants. Mais ces dépenses mettent du temps à se traduire dans les faits. Et la dynamique qu’elles doivent créer est réduite par la crise énergétique actuelle. Cela vaut aussi pour des mesures adoptées rapidement au printemps dernier au profit des entreprises.

-réformes sociales : plus d’argent pour les retraités, plus de contraintes pour l’aide sociale

Après des débats houleux dus à la résistance des jeunesses chrétiennes-démocrates, une loi a été adoptée en décembre pour stabiliser le niveau des retraites qui continueront pour plusieurs années à être indexées sur les salaires. Les retraités peuvent bénéficier de contrats à durée déterminée et gagner jusqu’à 2000 Euros par mois non soumis à l’impôt et aux cotisations sociales. Les retraites complémentaires des entreprises ont été simplifiées. Une couverture privée volontaire doit être réformée. Et d’ici fin juin, une commission doit remettre ses conclusions sur une réforme des retraites.

Les chrétiens-démocrates qui avaient massivement dénoncé la réforme du gouvernement Scholz avec un “argent citoyen” pour l’aide sociale dans lequel ils voyaient un assistanat généralisé sans incitations à retrouver le chemin du travail ont obtenu gain de cause. Cette prestation va être débaptisée et s’appellera à l’avenir “garantie de base”. Les contraintes et les pressions sur leurs bénéficiaires augmentent même si les ambitions de la CDU pour réduire les dépenses ont fondu comme neige au soleil.

"Tout doit disparaitre” titrait l’hebdomadaire de gauche fin avril pour dénoncer différentes réformes du gouvernement (retraites, santé, environnement, paix, solidarité, mobilité, justice sociale) qu’il juge négatives

-réforme de la Santé : Friedrich Merz a évoqué “l’une des plus grandes réformes de l’Etat providence des dernières décennies” après la présentation fin avril par sa ministre de la Santé d’un projet de loi visant à réduire la dérive financière de l’assurance maladie. Les seize milliards d’économies prévus à pour l’an prochain compensent le déficit attendu. Ce dernier, sans réforme, aurait atteint 40 milliards d’ici 2030. Le projet de loi qui doit encore être discuté au parlement prévoit notamment de relever le plafond de cotisation pour les plus hauts revenus, augmente la participation des patients pour des médicaments, introduit une taxe sur les produits sucrés et réduit certaines prestations comme le dépistage des cancers de la peau ou des soins dentaires. La mesure la plus emblématique est l’arrêt de la prise en charge gratuite du conjoint inactif pour les couples mariés ou en union civile. Seuls ceux qui ont des enfants, des parents dépendants ou ont atteint l’âge légal de la retraite seront dispensés de cotisations.

Cette dérive des comptes s’explique par le vieillissement de la population, le départ prochain à la retraite de la génération des baby boomers et une baisse de la population active qu’une immigration en recul ne parvient plus à compenser. La ministre de la Santé doit prochainement proposer des mesures pour réformer l’assurance dépendance qui pour des raisons similaires est menacée par des déficits importants.

Le modèle germanique a besoin de petits soins pour que l’aigle allemand ne perde pas de sa superbe

Ce bilan ne semble pas impressionner les électeurs comme le traduisent des sondages implacables. La conjoncture qui devait reprendre des couleurs a de nouveau le vent en berne avec la hausse du prix de l’énergie suite aux attaques israélo-américaines contre l’Iran; la menace de nouveaux droits de douane américains pour les constructeurs automobiles européens toucheraient de plein fouet les marques allemandes. Les électeurs perçoivent plus au jour le jour les bisbilles entre chrétiens et sociaux-démocrates que les avancées réalisées. L’élaboration de compromis difficiles figure au coeur des coalitions mais si des intérêts partisans ne passent par à l’arrière-plan pour oeuvrer pour le pays, comment convaincre les électeurs qui ont le sentiment que de nombreuses réformes sociales impliquent d’abord des économies en leur défaveur perçues comme autant de sanctions. La communication gouvernementale ne parvient pas à dessiner un objectif ambitieux pour remettre l’Allemagne sur les rails et convaincre les Allemands. L’extrême-droite exploite à fond les frustrations actuelles.

Les chrétiens-démocrates qui avaient mené une campagne électorale avec des propositions “afficheant la couleur” sont à la peine pour vendre des compromis avec les sociaux-démocrates qui par définition égratignent leurs propositions propres. Et des sorties de Friedrich Merz, parfois trop impulsif, sur ses concitoyens qui ne travailleraient pas assez n’arrangent rien pour l’image de la CDU. Les milieux économiques qui espéraient beaucoup d’un chancelier qui avait fait carrière dans les affaires sont tout aussi déçus.

“Est-ce encore notre chancelier ?” se demandait récemment le magazine économique

Les sociaux-démocrates qui ont enregistré il y a 15 mois une défaite historique avec un score jamais vu depuis la fin du 19ème siècle ressemblent à des noyés qui se débattent pour repousser la fin. Mais remettre en permanence sur le tapis des propositions exclues par le contrat de coalition comme des impôts plus élevés pour les riches dégrade encore un peu plus l’image du gouvernement et ne parvient en rien à mobiliser des électeurs qui se détournent de plus en plus du plus ancien parti allemand. Le SPD, malgré l’urgence des réformes de l’Etat providence, freine en permanence, jouant le défenseur de la veuve et de l’orphelin. Entre le co-président du parti et ministre des Finances Lars Klingbeil qui a fait le mois dernier un discours d’inspiration socio-libérale et l’aile gauche du SPD qui prône le statu quo, un débat fratricide doit être tranché.

Forces militaires : les Américains veulent réduire la voilure en Allemagne

La RFA est le pays qui héberge les plus gros contingents US en Europe. Depuis la fin de la guerre, cette présence constitue un pilier de la sécurité de l’Allemagne. Le nombre de soldats varie mais reste conséquent avec aujourd’hui 36 000 personnes. L’annonce au début du mois par Donald Trump du retrait de 5000 soldats d’ici un an a été perçu comme une réaction à chaud après les déclarations de Friedrich Merz quelques jours plus tôt estimant que Washington n’avait pas de stratégie en Iran et que les Etats-Unis se faisaient humilier par Téhéran. Donald Trump n’a pas apprécié et estimé que le chancelier ne savait pas de quoi il parlait avant de se moquer de l’Allemagne. Mais la décision annoncée ensuite d’un retrait de 5000 hommes s’inscrit sur la durée dans le recentrage des Etats-Unis vers la zone Asie/Pacifique. Et l’on ignore aujourd’hui si le régiment basé en Bavière quittera le sol européen ou sera déplacé vers l’Est de l’Europe ce qui n’amoindrirait pas la présence américaine sur le continent.

Bientôt des manifestations pour le maintien de la présence militaire américaine en Allemagne ?

« Le retrait de troupes américaines était attendu » : le ministre de la Défense allemand n’a pas voulu donner dans l’alarmisme après l’annonce de Washington. Boris Pistorius a précisé que la présence militaire américaine dans son pays était dans l’intérêt des deux pays. La base aérienne de Ramstein joue un rôle central pour les interventions de Washington comme dans le Golfe aujourd’hui. C’est aussi en Allemagne que se trouvent les QG américains pour l’Europe et l’Afrique.
Un autre coup dur menace Berlin. Friedrich Merz a semblé confirmer que le déploiement prévu de missiles de croisière américains de portée intermédiaire Tomahawk ne serait plus d’actualité. Leur utilisation intense dans le Golfe expliquerait cette décision. Elle oblige Berlin avec ses alliés à mettre les bouchées doubles pour trouver une alternative à une dissuasion jugée nécessaire face à une possible menace russe.

L’AfD toujours plus forte et radicale

Le parti d’extrême-droite atteint dans les sondages nationaux jusqu’à 28% (voir ci-dessus). L’écart modeste des derniers mois entre le mouvement et les chrétiens-démocrates s’est élargi ces dernières semaines. Après les deux élections régionales dans la partie Ouest du pays en mars, les regards se tournent avec effroi vers les scrutins de septembre (Saxe-Anhalt, Mecklembourg, Berlin). Dans les deux premiers cas, l’AfD est de loin la première force comme partout dans l’ex-RDA. En Saxe-Anhalt, une arrivée au pouvoir du parti n’est pas exclue s’il devait obtenir une majorité en sièges.

Dans ce récent sondage, le parti d’extrême-droite est crédité de 41% des voix. De la présence ou non de forces qui sont proches de la barre des 5% comme les Verts ou BSW dépendra le sort de la région. Arithmétiquement, l’AfD aurait une majorité en sièges avec un score légèrement plus élevé et la disparition du parlement régional de petits partis. La plupart des politologues estiment toutefois que que le mouvement d’extrême-droite ne parviendra pas à cet objectif qui constituerait un tremblement de terre politique en Allemagne. Pour la première fois depuis la république de Weimar et les premiers succès régionaux du NSDAP, l’extrême-droite dirigerait un Land.

L’AfD en Saxe-Anhalt a récemment adopté son programme pour les élections de septembre, plus radical que celui du parti au niveau national comme le montre la traduction qu’en a fait le site “Le Grand Continent”

https://legrandcontinent.eu/fr/2026/04/18/lafd-veut-faire-revenir-lallemagne-au-passe-texte-integral-du-programme-de-magdebourg/

Sur RFI :

-Papy était-il nazi ?

La Seconde Guerre mondiale a pris fin il y a 81 ans, le 8 mai 1945. Pour l’Allemagne nazie vaincue, une nouvelle ère commençait. Longtemps refoulé, le douloureux passé lié au IIIᵉ Reich a plus tard donné lieu à un travail de mémoire exemplaire. Depuis un mois, il devient un peu plus concret pour beaucoup d’Allemands qui peuvent, en quelques clics sur le site d’un magazine, avoir accès aux fichiers du parti nazi et savoir si leurs ancêtres en étaient membres.
https://www.rfi.fr/fr/podcasts/reportage-international/20260507-en-allemagne-le-magazine-die-zeit-permet-de-savoir-en-quelques-clics-si-ses-anc%C3%AAtres-%C3%A9taient-nazis

-la mort de Georg Baselitz https://www.rfi.fr/fr/culture/20260430-d%C3%A9c%C3%A8s-de-georg-baselitz-l-artiste-allemand-%C3%A0-la-tron%C3%A7onneuse

-A Berlin, sur les traces physiques et politiques de l’ex-RDA https://www.rfi.fr/fr/podcasts/accents-d-europe/20260504-%C3%A0-berlin-sur-les-traces-physiques-et-politiques-de-l-ex-rda

Free Timmy

La baleine à bosses a tenu l'Allemagne en haleine durant deux mois. Le sort de l'animal qui s'était échoué sur la côte baltique où il risquait de mourir a suscité une vague d'émotion et une couverture médiatique inédite. La baleine a été remorquée et relâchée en mer du Nord mais est-elle encore en vie?

Cette focalisation sur le sort d’un animal alors que dans d’autres meurent chaque jour de par le monde sans couverture médiatique et que des guerres tuent quotidiennement de nombreux êtres humains peut surprendre. Certains ont vu dans cet intérêt passionné un moyen d’oublier les nombreuses crises du moment qui nous laissent impuissants. Sauver Timmy paraissait au contraire un objectif atteignable. D’autres ont vu dans le mammifère échoué à plusieurs reprises sur la côte baltique un symbole d’une Allemagne en crise qui a bien du mal à aller de l’avant.

Le groupe de rock Tulpe a opté pour une chanson politiquement peu correcte en proposant de dynamiter la baleine (le cas échéant avec un coup de main de Donald Trump) et d’en faire du salami et des cotelettes. Bon appétit, bonjour !

Lettre d'Allemagne

Par pascal thibaut

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