Travail, Famille, AfD

Les révélations se suivent et se ressemblent : de nombreux parlementaires du parti d'extrême-droite, au Bundestag comme dans les régions, pratiquent un népotisme débridé. L'AfD au plus haut dans les sondages n'a jamais été menacée par des scandales récurrents. Ses responsables sont aujoud'hui inquiets au début d'une intense année électorale.

Lettre d'Allemagne
8 min ⋅ 22/02/2026

Au menu également de cette “Lettre d’Allemagne” : la réélection de Friedrich Merz au congrès de la CDU avec en guest star… Angela Merkel; France/Allemagne : suite du feuilleton SCAF et parapluie nucléaire; violences conjugales : des chiffres alarmants alors que le livre de Gisèle Pélicot sort auf Deutsch; la réforme du permis de conduire qui coûte aujourd’hui une fortune en Allemagne; faut-il interdire les réseaux sociaux aux jeunes? le sujet fait aussi débat ici; et le shit storm contre les tenues de l’équipe olympique allemande.

Les journaux ont dû publier des graphiques avec des flèches dans tous les sens pour permettre aux lecteurs de s’y retrouver dans les connections familiales et autres des élus AfD incriminés dont la liste s’allonge de jour en jour. Dans certains cas, on ne sait pas si les exemples évoqués ne relèvent d’un spectacle satirique comme cette octogénaire qui d’après les informations publiées serait bien incapable d’exercer un travail d’assistante parlementaire. C’est plutôt elle qui aurait besoin d’aide…

”Je m’engage au sein de l’AfD à cause de l’attachement du parti aux valeurs familiales”

Il est évident que les révélations incessantes dans les médias s’expliquent par les nombreux scrutins à venir cette année. Hormis des élections locales, on vote en mars dans le Bade-Wurtemberg et en Rhénanie-Palatinat, deux régions de l’Ouest où l’AfD est créditée d’environ 20% des suffrages; pour deux scrutins dans la partie Est du pays à l’automne, le parti d’extrême-droite figure aujourd’hui de loin en pole position et engrange près de 40% des intentions de vote.

Recruter des personnes appartenant à sa famille ou parmi ses proches n’est pas interdit, a fortiori s’il ne s’agit pas d’emplois fictifs. L’électeur AfD lambda peut aussi en conclure que les élus concernés ont bien raison de faire appel à des personnes de confiance et que c’est le bon endroit des élus en cause. Et les révélations de médias peu suspects de symapthie pour le parti d’extrême-droite peut aussi alimenter les réactions classiques de l’AfD contre une presse “main stream” rejetée.

Il n’empêche. La recrudescence de ces affaires égratigne l’image d’un parti “propre sur lui” qui contrairement aux membres de “l’establishment” n’abuserait pas sans vergogne de l’argent public. Par rapport à des scandales à l’arrière-plan plus complexe, ces “affaires de famille” sont compréhensibles pour le commun des mortels.

”Quand même des vainqueurs auto-proclamés trébuchent” avec une photo de la tête de lice de l’AfD en Saxe-Anhalt où le parti est aux portes du pouvoir

La direction de l’AfD s’inquiète des conséquences de ces scandales alors que le parti est en campagne. Le co-président du mouvement, Tino Chrupalla, a même dû reconnaitre que tout cela avait un “arrière-goût douteux”. Des membres de l’AfD évoquent “un système mafieux”. Le magazine “Stern” cite une estimation du groupe parlementaire du parti d’extrême-droite au Bundestag selon laquelle ces pratiques concerneraient la moitié des 151 députés. Un maire du mouvement d’extrême-droite parle d’une “gifle” pour les membres de base.

Ces affaires suscitent bien sûr des réactions dans le reste de la classe politique où l’on espère qu’elles détourneront certains électeurs (à voir…) du vote AfD. Friedrich Merz a estimé il y a quelques jours qu’un durcissement de la législation n’était pas exclu.

”Le cordon sanitaire va-t’il tenir ?” s’interroge le magazine à la une de sa dernière édition évoquant le piège dans lequel se trouve la CDU. Dans les régions de l’Est où l’AfD arrive largement en tête, certains chrétiens-démocrates s’interrogent : le rejet complet de l’AfD du jeu politique ne profite-t’il pas au parti d’extrême-droite (comme par exemple l’absence de vice-présidences au Bundestag) ? L’Alternative pour l’Allemagne s’affiche régulièrement comme une victime du “système”. Et les équations politiques acrobatiques dans la partie orientale du pays pour constituer une coalition sans une AfD au plus haut ne seraient-elles pas plus simples si une collaboration devenait possible ou si au moins un gouvernement minoritaire pouvait obtenir au cas par cas le soutien de l’extrême-droite?

Congrès de la CDU : Merz réélu, en présence de Merkel

L’Allemagne votait il y a un an. Des élections qui allaient déboucher début mai sur l’élection d’un nouveau chancelier. Le chrétien-démocrate Friedrich Merz dirige depuis son pays en commun avec les sociaux-démocrates. Le septuagénaire affronte en interne une impopularité notoire alors que l’économie reste poussive. Sur le front diplomatique, il s’active sur de nombreux fronts face aux crises du moment et son rôle sur la scène internationale est reconnu.

Friedrich Merz remettait son mandat de président de la CDU en jeu lors du congrès de son parti vendredi et samedi à Stuttgart. Le score du chancelier était très attendu en raison des états d’âme au sein du mouvement. Merz avait promis durant la dernière campagne un programme de rupture. Aujourd’hui, l’aile droite et libérale du parti trouve que le chancelier a mis trop d’eau dans sa bière pour ménager ses alliés sociaux-démocrates au gouvernement. Les jeunesses du parti dont Merz était le héros boudent celui qui était leur grand espoir. Quant à l’aile sociale de la CDU, elle n’apprécie guère la surenchère des plus conservateurs qui demandent régulièrement une remise en cause de l’Etat providence.

Le congrès de Stuttgart était pimentée par la présence d’une invitée surprise, l’ex-chancelière Angela Merkel, rivale de toujours de Friedrich Merz. La politologue Julia Reuschenbach : “Le fait que sa participation suscite un débat illustre les divisions au sein du parti. Il y a deux camps en présence, ceux qui veulent positionner la CDU plutôt au centre comme Merkel dans le passé et ceux qui soutiennent Merz et sa ligne plus conservatrice.”

Brève poignée de main entre Merz et Merkel à Stuttgart

Friedrich Merz a dû prendre son mal en patience pour connaître le résultat de sa réélection. Les boitiers électroniques qui permettent un vote rapide ont été victimes d’un bug informatique. Il a fallu voter avec les bons vieux bulletins de vote. A l’arrivée, le chancelier peut souffler puisqu’il a été réélu avec un peu plus de 91% des voix des délégués chrétiens-démocrates. C’est un résultat plus élevé qu’il y a deux ans alors que Friedrich Merz était encore dans l’opposition (89,8%). Et pour les relations subtiles entre la CDU et son parti frère, la CSU bavaroise, il était aussi important que le chancelier fasse mieux que l’amateur de charcuterie de Munich, Markus Söder, qui en décembre au congrès de son parti avait engrangé un maigre 83,6%.
Après un discours rassembleur, plutôt celui d’un chancelier que celui d’un chef de parti, Friedrich Merz a réuni derrière lui les délégués du parti soucieux de ne pas sanctionner leur président et d’afficher l’image d’un parti uni avant les deux élections régionales importantes de mars dans le Bade-Wurtemberg et en Rhénanie Palatinat, deux Länder que la CDU peut espérer reprendre.

Charlotte et Friedrich Merz à Stuttgart

Si le parti chrétien-démocrate a donné une image rassemblée en évitant des débats houleux, les divergences en coulisses ne disparaissent pas pour autant. Ce dimanche, le quotidien conservateur “Bild” reproche à la CDU de faire du Merkel en évitant les dossiers qui fâchent comme des réformes sociales et économiques douloureuses et en ménageant trop fortement le partenaire social-démocrate.

SCAF :
la saison 2026 de votre série franco-allemande préférée sera-t’elle la dernière ?

Vous avez oublié la saison 1 ? C’était en 2017. Un jeune président français, Emmanuel Macron, venait d’être élu. Quelques mois plus tôt, un certain Donald Trump était arrivé au pouvoir. L’éternelle chancelière, Angela Merkel, allait décider de rempiler pour un quatrième mandat. Le nouveau duo franco-allemand annonce un méga-projet de 100 milliards d’Euros baptisé SCAF. Le système de combat aérien du futur est porté sur les fonts baptismaux. Près de neuf ans plus tard, l’heure est plutôt aux éloges funèbres. Mais avant cela, la famille déchirée se dispute.

Plus qu'un simple projet de coopération entre États, le SCAF repose d'abord sur une alliance industrielle entre deux acteurs majeurs du secteur : Dassault Aviation, fabricant du Rafale, et Airbus Defence and Space. Les trois pays partenaires (France, Allemagne, Espagne) fixent le cap politique, financent et arbitrent, mais ce sont les industriels qui conçoivent concrètement le système, en se partageant les tâches, les budgets, les responsabilités et l'accès à des technologies sensibles. C’est précisément sur ce terrain que les tensions se cristallisent.

Une décision sur les étapes ultérieures est repoussée depuis plusieurs mois. Cette semaine, Friedrich Merz a reconnu que la France et l’Allemagne sont en désaccord sur les spécifications et les profils de l’avion. Le chancelier a affirmé dans un podcast que son pays n'avait pas besoin du même appareil que Paris signalant que Berlin pourrait bien abandonner le programme Scaf. « Les Français ont besoin, dans la prochaine génération d'avions de combat, d'un appareil capable de transporter des armes nucléaires et d'opérer à partir d'un porte-avions. Ce n'est pas notre cas », a précisé le chancelier qui a également laissé entendre qu'il y avait « d'autres (pays) en Europe », prêts à travailler avec Berlin. L'Élysée a réagi dans la foulée, affirmant qu'Emmanuel Macron restait « engagé pour le succès du projet » SCAF et jugeait « incompréhensible » que les divergences ne soient pas « surmontées » au moment où l'Europe doit « ​​​​​​​montrer unité et performance ».

”La France, puissance protectrice”

L’avenir du SCAF est lié également aux actuelles discussions sur l’avenir de la dissuassion nucléaire et les alternatives qui se présentent en Europe. Friedrich Merz a déclaré lors de la conférence sur la sécurité de Munich avoir entamé des discussions confidentielles avec Emmanuel Macron sur ce dossier. En 2020, le président français, marqué par le premier mandat de Donald Trump, avait déclaré que “l’existence et la liberté de nos voisins constituaient de plus en plus un intérêt vital de la France. “Un ptit coin de parapluie contre un coin de paradis” chantait Georges Brassens; en l’occurrence peut-être un peu de répit. Mais Angela Merkel, à l’époque au pouvoir et son successeur Olaf Scholz n’ont pas entamé le dialogue sur cette question avec Paris, fidèles à la relation transatlantique et à la protection nucléaire des Etats-Unis. Dans une première interview après les élections d’il y a un an, Friedrich Merz avait évoqué, lui, une possible réflexion commune entre la France et l’Allemagne sur ces questions.

Le discours de Merz à la conférence sur la sécurité de Munich traduit par “Le grand continent” : https://legrandcontinent.eu/fr/2026/02/13/merz-munich-discours-integral/

Merz : “Cherche une place sous un parapluie nucléaire”

Le chancelier a évoqué il y a quelques jours une possible coopération de Paris et Londres avec Washington au sein de laquelle Berlin mettrait des avions à disposition et les partenaires les bombes. L’Allemagne attend désormais le discours d’Emmanuel Macron sur ces questions le 2 mars. A Berlin, on est conscient que non seulement la situation internationale oblige à une réflexion mais aussi qu’il vaut mieux pour avancer utiliser les derniers mois au pouvoir d’Emmanuel Macron.

Sortie en Allemagne du livre de Gisèle Pélicot
rapport sur les violences conjugales

Le livre de la Française Gisèle Pélicot « Et la joie de livre » est sorti la semaine dernière dans une vingtaine de langues dont l’allemand. La couverture médiatique du procès de Mazan a été très importante outre-Rhin. Différents correspondants germaniques étaient sur place pour suivre toute ou partie de la procédure. Gisèle Pélicot a été et reste perçue comme une icone féministe dont le destin et le courage sont unanimement salués. Le renversement de la perspective « la honte doit changer de camp » a remis après le mouvement me too les victimes au premier plan. L’Allemagne dispose d’un mouvement féministe largement ancré qui s’est reconnu dans Gisèle Pélicot. De nombreuses femmes et des organisations se sont solidarisé avec la Française et lui ont rendu hommage.

Le cas Pélicot a aussi suscité des débats sur de nécessaires réformes comme par exemple sur le modèle français en posant le principe que l'acte sexuel doit résulter d'un « oui » clair et explicite et que le consentement ne peut être déduit du silence ou de l'absence de refus. D’autres réformes du droit pénal sont évoquées.

La nécessité que la honte change de camp a marqué les esprits. Le profil de Français moyens des violeurs de Gisèle Pélicot a approfondi les débats sur des violences sexuelles très largement répandues. Une étude officielle présentée récemment montre qu’une femme sur six en Allemagne a subi une agression sexuelle au cours de sa vie et que 19 cas sur 20 ne donnent lieu à aucune plainte.

Interdiction des réseaux sociaux aux ados : l’Allemagne y réfléchit aussi

Le congrès de la CDU a adopté une motion en faveur d’un âge minimum de 14 ans pour TikTok, Instagram et consorts. Le texte renforce un peu plus la pression pour contraindre le gouvernement à agir. Mercredi dernier, Friedrich Merz s’est prononcé pour une telle mesure dans le sillage d’autres pays européens. Le groupe parlementaire SPD au Bundestag prone des réglementations différentes selon l’âge allant d’une interdiction totale pour les moins de 14 ans à la création d’une version des applications sans systèmes de récompense et de recommendations basés sur des algorithmes pour les 14-16 ans. Le gouvernement allemand veut trancher après l’été sur ces questions et attendre les résultats d’une commission mise en place par le ministère de la Famille.

Réforme du permis de conduire, un luxe en Allemagne

Il n’y a pas que les prix des Döner pour lequel les jeunes interpellent les responsables politiques. Depuis longtemps, les coûts du permis de conduire atteignent des sommes astronomiques (en moyenne 3400 Euros) qui provoquent la colère des futurs conducteurs.

Le nouveau ministre des Transports vient de proposer une réforme qui simplifie le système actuel et doit contribuer à faire baisser les coûts. Les mesures proposées concernent la théorie et la pratique comme l’examen proprement dit. Les cours ne devront plus avoir lieu en présentiel mais pourront être suivis en ligne. La liste des questions susceptibles d’être posées sera réduite d’un tiers (il en restera malgré tout 840!).

Des simulateurs pourront être utilisés pour la conduite. Les exigences pour les examinateurs seront revues à la baisse. Plus la peine d’avoir un diplôme d’ingénieur ! Cela pourrait aussi réduire les mois d’attente pour les candidats. Les parents ou des proches pourront prendre en charge une partie de la formation pratique. Les auto-écoles ne sont évidemment pas enthousiastes.

L’élégance… discrète de l’équipe olympique allemande

Une fois de plus, les tenues des athlètes germaniques pour des JO suscitent la polémique et les moqueries. Mélange de ponchos sud-américains et de tenues rustiques pour pécheurs au long cours saupoudrés de motifs rappelant vaguement les puzzles Ravensburger, les costumes made in Germany ont un atout majeur : ils ne passent pas inaperçus et font le buzz sur les réseaux sociaux.

L’ancienne star du patinage artistique Katharina Witt, commentatrice de la chaine ARD, a déclaré : “Ce sont des ponchos, des couvertures ou des matelas pneumatiques ?”. Un sportif des JO a plaisanté sur Instagram : “Peut-être qu’ils sont livrés avec une canne à péche ?”

Vielen Dank Adidas! L’équipementier des sportifs allemands n’en est pas à son premier ratage. A Pékin en 2022, le quotidien “Süddeutsche Zeitung” écrivait : “Nos athlètes ressemblent à des clowns dont les costumes sont délavés”. En Corée en 2018, le journal “Die Welt” évoquait “un gang de retraités qui a fui son Ephad”. En Russie en 2014, la très sérieuse “Frankfurter Allgemeine Zeitung” commentait ainsi les costumes à Sotchi : “Comme si quelqu’un avait ingurgité trop de vodka et gerbé dans le stade”.

Lettre d'Allemagne

Par pascal thibaut

Les derniers articles publiés