Et également au menu de cette nouvelle lettre d’information :
le congrès de l’AfD et la victoire des radicaux purs et durs
CDU quo vadis ?
le tour de cochon d’une fausse lionne
"Ce dont l'Allemagne a besoin aujourd'hui. Notre économie est de nouveau en danger. Mais cela semble laisser nos concitoyens indifférents"
Un vieux bus Volkswagen pourri, symbole suranné de la puissance allemande d’autrefois, incarnée par son industrie automobile : la une du quotidien dominical se passe de commentaires. Comme d’autres supports, le journal conservateur dresse le portrait d’une économie allemande mal à point.
“L’homme malade de l’Europe“ : les parallèles réapparaissent à nouveau avec le sévère diagnostic de “The Economist” en 1999. Après la fin de l’ère Kohl marquée par l’immobilisme des dernières années, le gouvernement SPD/Verts du chancelier Gerhard Schröder venait d’arriver au pouvoir. L’économie allemande s’essoufflait. Les investissements reculaient. Le chômage explosait atteignant jusqu’à cinq millions de personnes. Les réformes sociales de la coalition rouge-verte durcissent les règles et la durée d’obtention des indemnités, une nouvelle aide sociale est créée, les chômeurs ne doivent plus seulement être gérés mais inciter à retravailler. Les syndicats optent pour la modération salariale facilitant par là la récupération de l’économie allemande, surtout à l’exportation. Le géant germanique se refait une santé et peut plus facilement aborder la crise économique et financière de la fin des années 2000 puis les turbulences de la zone Euro. Sous Angela Merkel, la croissance ne fait pas des étincelles. Mais les taux d’intérêt bas dégagent des marges pour des largesses sociales. Beaucoup d’Allemands aujourd’hui n’ont pas vécu la crise du début du siècle qui beaucoup de familles.
"The Economist" 1999
La conjoncture aujourd’hui s’assombrit. Mardi dernier, le fonds monétaire international annonçait une récession pour l’Allemagne cette année avec un recul du PIB de 0,3%. Rien de dramatique en soi. Sauf que le pays devrait être le seul cette année parmi les 22 nations analysées par le FMI à être dans le rouge. Depuis des années, la croissance allemande bat de l’aile. Elle a été nulle au deuxième trimestre tandis que la France enregistrait un plus de 0,5% pour la même période. Les investissements ont sensiblement reculé. Les industriels germaniques temporisent ou délocalisent. L’activisme législatif du gouvernement créé beaucoup d’inconnues. Et les investissements étrangers ne se bousculent pas au portillon. Sauf lorsque la carotte des subventions est suffisamment juteuse. Intel doit empocher la modique somme de dix milliards d’Euros pour sa future usine de puces de Magdebourg. Et les investissements publics marquent le pas, depuis longtemps, a fortiori avec le retour l’an projet de la règle d’or.
Malgré le recul des prix de l’énergie depuis l’hiver dernier, les industriels ne produisent pas plus. Et les exportations s’essouflent alors qu’elles constituent une des clés du succès allemand. Les taux d’intérêt profitent aux épargnants mais nuisent à l’économie. L’inflation toujours plus élevée en Allemagne qu’ailleurs reste un problème.
"L'Allemagne est le patient de l'Europe" déplore "Bild Zeitung" montrant un aigle allemand fiévreux et mal en point
Le quotidien “Frankfurter Allgemeine” souligne les faiblesses structurelles de l’économie allemande : des innovations insuffisantes, des entreprises traditionnelles fortes mais pas forcément prêtes à des remises en cause. L’option envisagée par le ministre de l’Economie vert de subventionner massivement ces prochaines années le prix de l’énergie pour les industries frappées par son niveau trop élevé est populaire auprès des intéressés comme des syndicats. Mais ne risque-t’elle pas de ralentir de nécessaires adaptations? Le puissant secteur automobile a fait des efforts pour développer des modèles électriques mais ils se vendent mal. En Chine, marché central pour l’Allemagne, les constructeurs locaux gagnent du terrain par rapport aux véhicules made in Germany longtemps très prisés. Lorsqu’ils vont exporter, la concurrence pourrait être sévère pour Volkswagen & co.
D’autres problèmes structurels existent. Si l’Allemagne battait des records en matière de chômage il y a vingt ans, aujourd’hui c’est le manque de main d’oeuvre qui est la question centrale pour l’emploi. Le gouvernement veut faciliter l’immigration choisie. Mais l’Allemagne n’attire pas vraiment. Les procédures bureaucratiques sont dissuasives. Et pour certains cadres étrangers tentés par l’expatriation, le succès actuel du parti d’extrême-droite AfD peut faire peur. Déjà, les milieux économiques allemands s’inquiètent pour l’image de leur pays.
A lire à ce sujet, les résultats d’une étude sur l’intégration des réfugiés arrivés en 2015 sur le marché du travail : https://www.rfi.fr/fr/europe/20230727-allemagne-un-bilan-positif-de-l-intégration-des-réfugiés-sur-le-marché-du-travail
L’attractivité, c’est aussi faciliter les investissements étrangers alors que les prélèvements restent élevés en Allemagne. Les impôts sur les profits des entreprises font partie des plus élevés au monde. L’impôt sur le revenu n’est pas en reste.
Le quotidien conservateur “Die Welt”, pas tendre avec le gouvernement actuel, résume la situation sans prendre de gants : “L’Allemagne se plante sur toute la longueur, économiquement, politiquement (avec le développement des extrêmes) et sur un plan sociétal avec une société de plus en plus polarisée. Et nous sommes le pire exemple au monde pour la transformation climatique”.
"Bild" mène campagne depuis des mois contre la politique climatique du gouvernement et annonce déjà le retour des hommes des cavernes
AfD : radical, encore plus radical, toujours plus radical
L’Alternative pour l’Allemagne a réuni son congrès depuis vendredi à Magdebourg. Pour son dixième anniversaire, le parti d’extrême-droite a a priori toutes les raisons de faire la fête avec environ 20% des intentions de vote dans les sondages. Le parti qui s’entre-déchirait régulièrement depuis des années présente une façade plus harmonieuse depuis l’an dernier, depuis que son ancien dirigeant Jörg Meuthen, moins radical que d’autres a quitté le mouvement. Des élections régionales en octobre en Hesse et en Bavière devraient déboucher sur des scores à la hausse mais c’est surtout l’an prochain lors de trois scrutins à l’Est où l’AfD est en pole position dans les sondages que les meilleures performances sont à attendre.
On votera aussi le 9 juin 2024 pour les Européennes. Le mouvement d’extrême-droite consacre au total quatre jours (ce week-end ainsi que le prochain) pour désigner sa liste. Comme les fédérations n’ont pas débroussailler le terrain, chaque impétrant peut se présenter au congrès ce qui prend des heures en raison de plusieurs tours de scrutin à chaque reprise.
La désignation hier de la tête de liste de l’AfD pour les Européennes, Maximilian Krah (à gauche ci-dessous), critiqué en interne avant le congrès, confirme la victoire des plus radicaux au sein du mouvement. Voir ici son portrait https://www.rfi.fr/fr/europe/20230730-allemagne-maximilian-krah-une-tête-de-liste-radicale-pour-l-afd-aux-élections-européennes
D’autres candidats déjà désignés plaident pour un “dexit”, une sortie de l’Allemagne de l’Europe, conformément à une résolution du parti adoptée il y a deux ans. La figure centrale des plus radicaux au sein de l’AfD, Björn Höcke (à droite ci-dessus), n’a pas mâché ses mots hier en déclarant : “Cette Union européenne doit mourir”. Il est sur ce dossier comme d’autres responsables en porte-à-faux avec la direction du mouvement plus pragmatique. Cette dernière a obtenu vendredi l’adoption d’une motion prévoyant l’appartenance de l’AfD au parti politique d’extrême-droite européen “Identité et démocratie”. Le mouvement est déjà membre du groupe parlementaire éponyme à Strasbourg. Pour les plus radicaux, une telle perspective constitue déjà une trop forte concession à une structure supranationale. Mais la direction veut être aux côtés de partis comme le FPÖ autrichien ou le Rassemblement National français considérés comme plus respectables que certaines forces jugées trop extrémistes. Une telle appartenance a aussi des avantages sonnants et trébuchants pour l’AfD.
Mais la désignation de candidats remettant en cause l’appartenance à l’Union européenne pourrait compliquer la démarche voulue par la direction du parti. La chronologie du processus retenu ne facilite pas les choses : c’est seulement après la constitution de la liste que l’AfD adoptera son programme pour les élections européennes. Des débats houleux sont à prévoir.
Cette division illustre également le dilemme d’un parti dont la radicalisation permanente depuis dix ans le conduit en termes de pouvoir dans une impasse politique. Une alliance avec d’autres forces pour accéder aux affaires est illusoire. Ailleurs en Europe, d’autres partis d’extrême-droite se dotent d’une façade plus respectable avec des dirigeants plus policés en apparence pour faciliter leurs chances de participer d’une façon ou d’une autre au pouvoir. L’AfD fondée par des professeurs d’université critiquant les plans de soutien à la zone Euro a depuis dix ans connu une trajectoire politique totalement opposée que d’aucuns comparent à un oignon : pelé progressivement, il se réduirait aujourd’hui à son coeur le plus dur.
Quo vadis CDU ?
L’impopularité du gouvernement et les inquiétudes des Allemands devraient être une aubaine pour l’opposition, a fortiori pour le parti qui en cas d’alternance a les chances les plus sérieuses de revenir au pouvoir, à savoir les chrétiens-démocrates. Certes la CDU et son allié bavarois CSU font la course en tête dans les sondages et sont crédités de 26 à 29% des intentions de vote selon les études. Mais historiquement cela reste faible et la progression par rapport aux législatives de 2021 (24,1%) reste modeste. Surtout comparé à l’AfD qui doublerait aujourd’hui son score d’il y a deux ans.
"Friedrich le Mauvais. Arrogant et malhabile : le président de la CDU échoue dans son combat contre le gouvernement et l'AfD à cause de ses propres erreurs. Peut-il devenir chancelier ?"
Cette concurrence sur sa droite (voir newsletters précédentes) divise les chrétiens-démocrates sur le positionnement à adopter. Faut-il pour espérer récupérer des électeurs tentés par l’AfD durcir le discours sur l’immigration, la sécurité ou les questions d’identité ? Ou au contraire rester fidèle à l’héritage d’Angela Merkel avec un positionnement centriste ?
Le président de la CDU privilégie la première option. Le choix du nouveau secrétaire général du parti, proche de Friedrich Merz en témoigne. Mais le chef du mouvement ne fait pas l’unanimité et certaines de ses déclarations font polémique. Récemment, il présentait la CDU comme “une alternative pour l’Allemagne avec substance”. La référence à l’AfD était transparente et a fait des vagues. Dimanche dernier, dans une interview télévisée, Friedrich Merz dans des propos très alambiqués laissait entendre qu’une coopération entre son parti et l’AfD n’était pas exclue au niveau local. La levée de bouclier a été immédiate au sein de la CDU (et pas seulement) où beaucoup ont rappelé que le cordon sanitaire devait rester intact à tous les niveaux. (le congrès de l’AfD de ce week-end ne peut que conforter ce camp). Dès lundi, Friedrich Merz rétropédalait à tout-va.
"Pouvez-vous vous approcher du micro, monsieur Merz" par Tomicek
Ces coopérations au niveau local existent déjà dans l’Est du pays. D’ailleurs sur des dossiers techniques, le parti de gauche Die Linke, le SPD ou les Verts, donneurs de leçons à Berlin, ont parfois dérapé. Les sondages le montrent : une majorité d’Allemands rejettent certes une telle coopération mais un bon tiers a moins d’états d’âme.
La ligne de Friedrich Merz à la tête du parti n’est pas toujours facile à suivre. Il réagit de façon peu sereine aux critiques. Il reste impopulaire dans l’opinion publique et au sein du mouvement, certains se demandent s’il est le bon candidat à la chancellerie dans deux ans. Friedrich Merz aura près de 69 ans lors des élections générales de septembre 2025. Malgré une longue expérience en politique (puis un long passage dans le privé), il n’a jamais exercé la moindre fonction éxécutive. Le nouveau maire de Berlin qui avait soutenu Merz pour la direction la tête de la CDU a été le premier dimanche soir à prendre ses distances et est aujourd’hui plus proche d’une ligne centriste. Et les responsables chrétiens-démocrates de premier plan ne se précipitent pas par ailleurs pour soutenir leur président en difficulté. Dans le passé, le SPD brillait souvent par ses querelles internes tandis que la CDU était soudée comme un seul homme; l’inverse vaut aujourd’hui.
Un sondage ce dimanche dans “Bild Zeitung” enfonce le clou : un électeur chrétien-démocrate sur cinq seulement souhaite que Friedrich Merz soit leur candidat à la chancellerie en 2025. 29% plaident pour le ministre-président de Rhénanie du Nord Westphalie. Hendrik Wüst passe mieux la rampe, il a vingt ans de moins que Merz, dirige la plus grande région allemande et ce avec les Verts avec lesquels la CDU devra sans doute constituer une coalition au niveau national pour revenir au pouvoir. Comme en 2021, c’est le patron de la CSU bavaroise, Markus Söder, qui a les faveurs des électeurs chrétiens-démocrates. Ils sont 38% à le favoriser. L’intéressé a échoué dans la course à la candidature il y a deux ans face au président de la CDU de l’époque Armin Laschet. Les élections régionales en Bavière et le score de la CSU le 8 octobre seront à suivre de près.
Nouvelle affaire Jan Böhmermann
L’humoriste décapant Jan Böhmermann a déclenché une nouvelle polémique avec un tweet publié après l’interview télévisée de Friedrich Merz : “Ne vous en faites pas, les Nazis avec de la substance ne veulent actuellement que coopérer au niveau local avec les Nazis”. L’allusion à la formule du président de la CDU quelques jours plus tôt était des plus claires. La vice-présidente du parti chrétien-démocrate a jugé le tweet “inexcusable” dénonçant à juste titre les comparaisons abusives avec le Troisième Reich qui contribuent à sa banalisation. La chaîne publique ZDF qui diffuse le magazine de l’humoriste a pris ses distances avec la sortie de Böhmermann mais en faisant le service minimum. Elle précise dans un communiqué qu’il s’agit d’une déclaration privée n’ayant aucun lien avec le programme de la chaîne et ne présentent pas d’excuses.
“Heil Zelenksy”
La propagande russe ne chôme pas. Et l’Allemagne est une cible particulièrement choyée. La dernière production made in Russia en est une superbe illustration.
"Heil Zelensky" : l'officier de la Bundeswehr accroche au mur une photo du président ukrainien
https://www.youtube.com/watch?v=bE1WBb9v9xQ
La vidéo commence dans un petit village idyllique. Une famille allemande parfaite écoute à la télé un discours d’Olaf Scholz soutenant l’Ukraine. On sonne à porte. Des militaires allemands sur de la musique genre “Pont de la rivière Kwai” vide la maison, débarasse Madame de ses boucles d’oreille, éclate la tirelire du petit garçon pour y récupérer quelques Euros. Une soldate genre kapo de camp de concentration accroche martialement le portrait du président ukrainien au mur avant de hurler “Heil Zelensky !”. La vidéo s’achève par une dernière “prise de guerre”, la peluche du jeune garçon, un léopoard, une référence évidente aux chars éponymes de l’armée allemande livrés à l’Ukraine. A la fin un bandeau précise : “Ta maison est dans l’OTAN ? Accepte que l’OTAN soit dans ta maison”.
Des recherches ont permis de clarifier l’origine de la vidéo de propagande. L’AfD avait été mentionnée. Mais il s’agit d’une production de Russia Today comme l’ont montrées des recherches de journalistes russes indépendants.
Le tour de cochon d’une fausse lionne
Un mélange de “dents de la mer” et de “Daktari” : “Chasse au lion en plein coeur de l’Allemagne” a ainsi titré le quotidien à sensation “Bild Zeitung”. Bigre ! Le réchauffement climatique aurait-il déjà conduit les fauves africains à migrer vers l’Europe ? Que nenni ! La video un peu floue réalisée par un riverain dans la petite commune de Kleinmachnow au Sud de Berlin a créé un vent de panique dans la région. En pleine été, les médias allemands et internationaux se sont frotté les mains : rien de mieux en cette période de vache maigre éditoriale qu’un thriller animalier pour doper l’audience.
A l’arrivée, la lionne qui a fait frémir Berlin et le monde entier n’était qu’un vulgaire sanglier. Cet animal n’est pas toujours des plus paisibles. Mais dans les faubourgs de la capitale allemande, il fait partie du paysage. La fausse lionne a suscité une grande créativité sur les réseaux sociaux et dans les médias.
"Qui connait cette lionne ?" titrait a posteriori avec ironie le très sérieux "Tagesspiegel"
Les marchands du temple ne perdent pas le nord. Pour 29 Euros (plus les frais de port avec un t), vous pouvez commander ce t-shirt arborant l’inscription : “Je suis un lion”.
