Il y a un an, le 27 février 2022, Olaf Scholz annonçait, trois jours après le début de l'invasion russe en Ukraine, un tournant historique pour son pays. Où en est-on un an après alors que la position de l'Allemagne face au conflit continue de dominer les débats.
la difficile constitution d’une nouvelle coalition pour diriger la ville de Berlin
Economie : grèves, bouclier énergétique et Deutschlandticket
Culture, succès français à la Berlinale, “A l’Ouest rien de nouveau”, un entartage au caca de chien
Histoire: le 90ème anniversaire de l’incendie du Reichstag, le 80ème anniversaire du mouvement anti-nazi “La Rose blanche”, le génocide allemand en Namibie au cinéma.
Moins de deux mois après son élection, le nouveau chancelier Olaf Scholz prononçait le 27 février 2022 au Bundestag un discours historique dans lequel il évoquait une “Zeitenwende” “une nouvelle ère”. Le chef du gouvernement annonçait un soutien militaire à l’Ukraine, le renforcement sensible des moyens de la Bundeswehr avec la création d’un fonds de 100 milliards d’Euros et la fin de la dépendance de son pays par rapport au gaz russe.
L’Allemagne rompait avec un long tabou, celui de l’exportation d’armes dans des zones en guerre. Mais la mise en pratique de ce tournant a été laborieuse. Les 5000 casques promis au départ par la ministre de la Défense ont été perçus comme un mauvais gag à Kiev. Un an après, Berlin a fait oublier ce mauvais départ. C’est le message qu’a voulu faire passer Olaf Scholz récememnt à la conférence sur la sécurité de Munich en insistant à nouveau sur l’ampleur du soutien militaire allemand avec différents véhicules blindés (dont les chars de combat Leopard 2, dernière décision prise fin janvier) et des systèmes anti-missiles qui ont prouvé leur efficacité. A cela s’ajoute l’aide économique à Kiev et l’accueil d’un million de réfugiés ukrainiens.
"Et maintenant j'en appelle aux partenaires européenns (qui m'ont stressé, énervé et dénigré) à livrer enfin les chars promis" Après avoir donné son feu vert à la livraison des Leopard 2 très attendus en Ukraine, Berlin s'est aperçu que les promesses de différents pays européens n'étaient pas toujours suivies d'effets.
Comme d’autres pays, l’Allemagne a réduit sensiblement la taille et les moyens de ses forces armées depuis la fin de la guerre froide. Plus fondamentalement, cela constituait aussi un pilier du modèle germanique pour lequel le leadership politique et a fortiori militaire passait à l’arrière-plan. Le parapluie américain devait satisfaire la sécurité allemande. Les moyens dégagés étaient disponibles le made in Germany.
L’état de la Bundeswehr décrit x fois dans des rapports et des articles de presse alimentent les caricatures et comme les programmes des humoristes comme le montre cette photo prise lors du récent carnaval.
Le fonds de 100 milliards d’Euros pour la Bundeswehr annoncé il y a un an par Olaf Scholz (en plus du budget courant du ministère de la Défense) tarde à se traduire dans les faits. Il a fallu attendre fin décembre pour que les premiers projets soient actés avec notamment l’achat d’avions F-35 américains. Mais aucune dépense n’a encore été concrètement réalisée. Environ un tiers du fonds est déjà alloué pour différents projets. Cette utilisation très lente faisait partie du passif important de la ministre de la Défense Christine Lambrecht qui a démissionné en janvier. Son successeur, un autre social-démocrate, Boris Pistorius, est devenu en quelques semaines la coqueluche des sondages. Et le nouveau ministre entend bien obtenir plus pour la Bundeswehr. Il a réclamé une rallonge de dix milliards pour le budget 2024.
Le gel du gazoduc Nord Stream 2 puis la réduction des livraisons de gaz russe qui se sont achevé en septembre ont conduit dans l’urgence à la remise en cause d’un des piliers du modèle énergétique allemand à savoir une source d’énergie bon marché qui permettait aussi aux industriels de défendre le made in Germany et leurs capacités exportratrices.
En quelques mois, l’Allemagne dont 55% des livraisons de gaz venaient de Russie a dû chambouler son modèle, augmenter les achats auprès d’autres fournisseurs (de gaz naturel en Norvège ou de gaz naturel liquéfiés avec l’ouverture en un temps record de terminaux). Une prouesse logistique qui a fonctionné avec comme résultat l’absence de pénuries cet hiver. Et au passages des couleuvres peu digestes pour les Verts : le GNL est extrait grâce au fracking que les écologistes condamnent; et le recours accru l’an dernier au charbon dans l’urgence comme le maintien en service des trois dernières centrales nucléaires pendant quatre mois supplémentaires ont été difficiles à avaler pour les écologistes allemands.
Les Allemands sont largement d’accord sur la responabilité du conflit en Ukraine : 76% d’entre eux d’après un sondage Allensbach pour le quotidien “Frankfurter Allgemeine” désignent la Russie. Un positionnement plus clair qu’en 2014 après l’annexion de la Crimée (Moscou était alors jugé responsable par 55% des personnes interrogées, 34% désignaient les séparatistes dans l’Est de l’Ukraine et 20% le gouvernement de Kiev).
Mais les peurs au sein de la population sont réelles. Lors d’un récent diner chez un ami avec une dizaine de personnes, j’ai sans doute dû passer pour un horrible belliciste face à des sexagénaires marqués par le profond pacifisme qui a imprégné la société ouest-allemande. Toutes ces personnes soutenaient l’Ukraine mais se demandaient si livrer des armes constituait la bonne solution et ne risquait pas d’envenimer les choses. Les deux tiers des Allemands souhaitent que leur gouvernement s’investisse plus pour trouver une solution négociée au conflit mais sans solution “munichoise” : les trois quarts souhaitent que l’Ukraine récupère la Crimée ou à tout le moins les territoires dont le pays disposait jusqu’en février 2022.
"A bientôt Alice. Je pars pour Pékin. Xi Jinping m'a invité à une manifestation pour la paix"
13.000 personnes (d’après la police et des sources indépendantes) ont manifesté samedi au pied de la porte de Brandebourg à Berlin contre des livraisons d’armes à l’Ukraine et pour des négociations. 700.000 personnes ont signé le manifeste du “soulèvement pour la paix” initié par deux personnalités controversées : Sahra Wagenknecht, très discutée au sein du parti de gauche Die Linke (à gauche dans la caricature ci-dessus) et l’égérie du féminisme allemand, Alice Schwarzer. Le manifeste témoigne d’un manque d’empathie flagrant pour l’Ukraine (pas un seul drapeau samedi lors de la manif) et d’une arrogance certaine faisant de ce pays un objet sur lequel des étrangers pourraient décider, sansparler de négociations aujourd’hui malheuresement illusoires. La présence d’éléments d’extrême-droite au sein des manifestants a été dénoncée, également par le parti Die Linke dont une responsable a parlé d’une “relativisation du fascisme”.
L’ambiance était très différente lors d’autres manifestations nombreuses pour soutenir l’Ukraine. L’action la plus spectaculaire est ce char russe détruit en mars 2022 près de Kiev et ramené à Berlin où il a été présenté pour quelques jours devant l’ambassade de Russie, à deux pas de la porte de Brandebourg.
Après les élections régionales du 12 février, les différents partis susceptibles de former une coalition ont eu de nombreuses rencontres exploratoires. C’est cette semaine qu’on devrait savoir qui négociera “pour de vrai “ avec qui. Le suspense reste entier. Les chrétiens-démocrates sont les grands gagnants avec 28% des voix et pourrait s’allier aux verts ou aux sociaux-démocrates du SPD. Ces deux partis se livrent un coude-à-coude avec un écart minimal à l’arrivée de 53 voix!! Mais elles sont décisives si la coalition de gauche aujourd’hui au pouvoir (SPD, écologistes, Linke) était renouvelée. Les sociaux-démocrates et les Verts sont quasi à égalité à 18,4%. La mairesse sortante, Franziksa Giffey, bien secouée après un échec historique pourrait ainsi sauver sa tête.
-recul plus fort qu’attendu du PIB allemand au quatrième trimestre 2022 avec -0,4% au lieu de -0,2% attendus. La consomation intérieure s’est réduite. Une conséquence de l’inflation. Une contraction de l’économie germanique est probable au premier trimestre. En revanche, les derniers pronostics tablent sur une croissance a minima cette année.
-l’institut de conjoncture DIW estime que les coûts des conséquences de la guerre en Ukraine pour l’économie allemande en 2022 ont été de 100 milliards ou 2,5% de croissance. La dépendance par rapport au gaz russe, des industries lourdes très énergivores, l’importance des exportations qui ont sensiblement reculé expliquent cette analyse.
-Le géant de la chimie BASF en est un exemple. Le surcoût de l’énergie pour ce secteur est un défi et pourrait remettre en cause le maintien d’unités de production en Allemagne. BASF va supprimer 3300 emplois dans le monde L’an dernier, la facture de gaz de la société s’est alourdie de deux milliards bien que sa consommation ait baissé d’un tiers en raison de l’arrêt de certains sites.
-entrée en vigueur au premier mars du bouclier énergétique (gaz + électricité), il s’applique rétroactivement depuis le 1er janvier. Il doit alléger les factures des Allemands jusqu’au printemps 2024 mais si les plafonds prévus sont supérieurs aux prix qui prévalaient avant la crise actuelle.
-l’Allemagne en grève : l’inflation qui a grignoté des hausses de salaires pourtant plus élevées ces dernières années conduit à une vague d’arrêts de travail important dans les services. Elles ont été particulièrement visbiles dans les aéroports où la participation de différentes catégories de personnel a conduit parfois durant 24 heures à un arrêt complet des vols. Le syndicat ver.di maintient une ligne dure et compte passer la vitesse supérieure en mars.
"Une vague de grèves défere sur l'Allemagne : poste, ramassage des ordures, jardins d'enfants, hôpitaux, aéroports"-le Deutschlandticket à partir du 1er mai. Après de longues négociations, ce dispositif prend la succession -avec un prix différent- du billet à neuf Euros introduit durant trois mois l’an dernier. Mëme principe : le titre sera valable pour les transports en commun de toutes les villes allemandes ainsi que pour les trains régionaux. La BVG dans la capitale allemande (voir ci-dessous) a commencé à promouvoir le Deutschlandticket “La Bavière appartient aussi à Berlin”. Vu les relations disons compliquées entre les deux régions, la pub équivaut à un casus belli. Quant à la video promotionnelle de la BVG, elle est irrésistible : BVG — Du warst noch niemals … - YouTube
-festival du film de Berlin : la France à l’honneur. L’ours d’or du meilleur film est allé au documentaire de Nicolas Philibert “Sur l’Adamant”. L’ours d’argent de la meilleure réalisation va à Philippe Garrel, “Le grand chariot” Hélène Louvart reçoit un prix pour sa prestation à la caméra pour le film “Disco Boy”.
-”A l’Ouest rien de nouveau”, l’adaptation du roman de Erich Maria Remarque par l’Allemand Edward Berger a reçu 7 prix aux Bafta (les Césars britanniques) et a été le grand gagnant cette année. Prochaine étape, les Oscars le 12 mars. avec neuf nominations pour le film.
-Crottes de chien pour critique mal aimée : l’affaire a fait grand bruit en Allemagne et a coûté son job au directeur du ballet de Hanovre. Marco Goecke avait une dent contre la critique du très sérieux journal “Frankfurter Allgemeine”. Avant une représentation, il s’est approchée d’elle avant de sortir d’un sac des excréments de son chien qu’il a appliqués sur le visage de la journaliste. Une plainte a été déposée. Le directeur du ballet a présenté des excuses qui ne méritaient pas ce nom. Il va devoir se chercher un nouvel employeur mais sa réputation en Allemagne est sans doute à juste titre ruinée.
-90ème anniversaire de l’incendie du Reichstag le 27 février 1933.
Un mois après la désignation de Hitler comme chancelier et les premières mesures répressives, cet événement sonne le glas définitif de la république de Weimar et de la démocratie. Immédiatement, les Nazis exploitent le drame pour supprimer les droits fondamentaux et pour arrêter de nombreux opposants politiques.
Aujourd’hui encore, diverses thèses s’opposent sur les responsabilités de l’incendie. Le soir même, le Néerlandais Marinus van der Lubbe est arrêté. Il a toujours reconnu ses actes. Les Nazis échouent en revanche à étayer leur thèse d’une consipiration communiste. D’autres accusés seront libérés faute de preuve.
La responsabilité du seul Marinus van der Lubbe domine l’historiographie. Celle des Nazis n’a jamais pu être prouvée. Les restes de Marinus van der Lubbe, exécuté après son procès en 1934, viennent d’être exhumés à Leipzig. Des médecins légistes veulent analyser si le jeune anarchiste a été empoisonné ou drogué. Son comportement durant les audiences pourraient laisser penser que tel était le cas.
Arte diffuse un documentaire sur ce sujet: L'incendie du Reichstag - Quand la démocratie brûle - Regarder le documentaire complet | ARTE
L’Allemagne a rendu hommage au mouvement de résistance étudiant contre le nazisme “la Rose blanche”. Le président Steinmeier s’est recueilli à l’université de Munich là où Hans et Sophie Scholl ont été surpris en train de jeter des tracts anti-nazis. Ils ont été “jugés” puis exécutés le jour même de leur procès le 22 février 1943.
-le premier film de fiction sur le génocide allemand en Namibie au début du XXème siècle présenté au festival du film de Berlin Namibie: présentation du film «L'homme mesuré» sur le génocide mené par les Allemands dans ce pays (rfi.fr)