Face aux urgences (climat/énergie), les trois grâces de la coalition sont à la peine pour s'accorder
La caricature ci-dessus l’illustre bien, la coalition entre les sociaux-démocrates du chancelier Scholz (au centre), les Verts du ministre de l’Economie et du Climat Robert Habeck (à gauche) et les libéraux du ministre des Finances Christian Lindner (à droite) ont parfois bien du mal à accorder leurs violons, ou leurs tuyaux. On a beau négocier pendant des jours avant d’accoucher d’un contrat de coalition de 180 pages très détaillé, l’action quotidienne, les nouveaux défis et les arrière-pensées politiques n’empêchent pas les imbroglios insolubles.
Le séminaire gouvernemental le week-end dernier s’est terminé par une conférence de presse ressemblant à un remake brandebourgeois de “Embrassons-nous, Folleville"!”. Tout était pour le mieux dans la meilleure des coalitions d’après ce trio infernal. Cette harmonie de façade ne pouvait pas dissimuler toute une série de différends qui opposent particulièrement les verts et les libéraux. Le FDP reproche aux écologistes d’être un parti imposant des interdits et rejette des mesures qui iraient trop loin à ses yeux dans la lutte contre le réchauffement climatique, surtout lorsqu’elles égratignent des principes libéraux essentiels. Le conflit le plus visible internationalement concerne le blocage du FDP contre l’arrêt des moteurs thermiques pour les voitures en Europe après 2035. Les libéraux veulent que les e-carburants soient autorisés ce qui ne remettrait pas en cause les véhicules traditionnels.
Le FDP est plus largement le lobby des automobilistes comme le montre son opposition résolue à une limitation de la vitesse sur les autoroutes. Les Verts veulent modifier la législation pour que des projets d’infrastructure se réalisent plus vite à commencer par le développement de l’énergie renouvelable ? Le FDP exige que ces procédures allégées profitent aussi au développement du réseau autoroutier, un chiffon rouge pour les écologistes. Le ministre de l’Economie et du Climat veut interdire à partir de 2024 l’installation de nouveaux chauffages au gaz et au mazout pour privilégier les sources d’énergie renouvelables ? (le traité de coalition prévoyait cette mesure pour 2025). Les libéraux refusent d’entériner le projet de loi. Ces derniers ont subi plusieurs défaites électorales depuis les dernières législatives et végètent dans les sondages autour de 5%. Les coups de menton actuels doivent aussi souder une base pas forcément emballée par ce ménage à trois avec deux partis de gauche. Mais le FDP en appuyant en permanence sur la pédale de frein et en critiquant ses partenaires peut-il convaincre? Des projets concrets et positifs seraient sans doute plus porteurs pour l’image du petit parti.
Berlin se cherche une nouvelle coalition
"Est-ce que ça peut coller ? " se demandait le quotidien récemment à propos d'une possible coalition entre CDU et SPD
Dans ce pays où de nombreuses coalitions existent et où le fossé droite-gauche ne ressemble pas à une guerre de tranchées, les discussions sont souvent nombreuses après les élections lorsque différentes options sont envisageables. On commence d’abord par se renifler, pardon on conduit des “rencontres exploratoires” où on tâte le terrain. Et après avoir flirté avec différents partenaires potentiels, on choisit celui avec lequel on souhaite se mettre en couple, même si les ménages à trois sont de plus en plus dans l’air du temps. Et pour ce faire, un solide contrat de mariage est de rigueur. Les négociations de coalition avec de nombreux groupes de travail élaborent plus ou moins laborieusement les chapitres d’un futur contrat de gouvernement.
Cela a commencé ce jeudi à Berlin entre les chrétiens-démocrates emmenés par Kai Wegner (voir une ci-dessus) dont le parti est sorti grand gagnant des élections du 12 février et les sociaux-démocrates de la mairesse sortante Franziska Giffey qui panse ses plaies après une défaite historique. Les partenaires du SPD depuis plus de vingt ans ont l’impression que leur ancienne cheftaine leur a claqué la porte aux nez comme à des malpropres. Les écologistes et le parti de gauche Die Linke ont été surpris de la décision des sociaux-démocrates d’opter pour une alliance avec la CDU. Cette dernière aurait pu aussi négocier avec les Verts mais les divergences sont plus fortes avec les écologistes qu’avec les sociaux-démocrates.
CDU et SPD sont assez proches sur les questions de transport et rejettent les propositions jugées trop radicales des verts berlinois; l’expropriation de grandes sociétés immobilières pour lutter contre la crise du logement est un chiffon rouge pour chrétiens et sociaux-démocrates. Sur les questions de sécurité, il peut y a avoir des divergences mais elles sont surmontables. Des désaccords sont plutôt à attendre sur des sujets de société même si la CDU berlinoise s’est modernisée.
Des négociations ne veulent pas pour autant dire que tout est joué. Elles peuvent échouer. Et leurs résultats peuvent être rejetés. Certainement pas par la CDU qui veut à tout prix revenir au pouvoir après 22 ans et est prête à de nombreux compromis. Mais un vote des membres berlinois du SPD pourrait être délicat. Déjà, deux fédérations d’arrondissements ont dénoncé le début des négociations avec la CDU.
Le parti de gauche au bord de l’implosion?
"Avec la boule de démolition": la photo montage illustre le séisme causé par Sahra Wagenknecht au sein de son parti
Sahra Wagenknecht est une figure marquante mais tout aussi polarisante du parti “Die Linke”. L’ancienne présidente du groupe parlementaire au Bundestag plaide depuis plusieurs années pour une stratégie visant à récupérer le potentiel protestataire qui s’exprime en Allemagne y compris les électeurs qui choisissent de voter pour le parti d’extrême-droite AfD. Sahra Wagenknecht a défendu des positions critiques contre l’immigration alors que son parti est partisan d’une politique très généreuse. La femme de l’ancien leader du SPD Oskar Lafontaine a pris position contre “l’établissement” et dénoncé une politique qui rapprocherait trop Die LInke des verts et des sociaux-démocrates. Avec des accents plus nationaux et anti-wokisme Sahra Wagenknecht joue une autre partition à gauche.
Le manifeste qu’elle a récemment initié avec la féministe de la première heure Alice Schwarzer en faveur de négociations et contre les livraisons d’armes à l’Ukraine a été signé par 750 000 personnes. Une manifestation à Berlin il y a deux semaines a rassemblé une dizaine de milliers de participants mais a encore un peu plus déchiré le parti de Sahra Wagenknecht. Pendant que la présidente du groupe parlementaire saluait la manifestation, la direction du parti la boudait. Sahra Wagenknecht a dénoncé la position plus que réservée de ses camarades et annoncé depuis qu’elle ne se représenterait plus lors des prochaines législatives. Les spéculations redoublent sur ses ambitions de créer un autre parti de gauche. Les sondages lui donnent un potentiel d’environ 20%. Mais un autre mouvement lancé il y a quelques années par Wagenknecht avait fait un flop. L’hémorragie de Die Linke se poursuit. Près de 10% des membres ont quitté le mouvement qui en comptait encore 54 000 fin 2022.
Economie
-Poursuite des grèves : le syndicat des services ver.di poursuit ses débrayages dans le cadre des actuelles négociations salariales. Ses actions concernent différents secteurs (aéroports, transports en commun, poste, jardins d’enfants, ramassage des ordures…) à travers tout le pays. Le syndicat a voté ce jeudi pour une grève à durée indéterminée à la Poste pour appuyer une demande d’augmentation des salaires de 15% pour faire face à l’inflation.
Vendredi dernier, le même syndicat a manifesté aux côtés des activistes pro-climat de Fridays For Future. Une décision inhabituelle dans un pays où les grèves politiques sont interdites et où les organisations syndicales n’appellent pas, contrairement à la France, à manifester contre des projets de loi qu’elles rejettent. Les fonctionnaires n’ont par ailleurs pas le droit de grève en Allemagne.
-Rheinmetall intègre le Dax : le constructeur d’équipements militaires va bientôt devenir membre des trente titres de référence de la bourse de Francfort. Un signe des temps alors que depuis le début de la guerre en Ukraine, la valeur de l’action Rheinmetall a explosé. Elle était de 60 à 90 Euros il y a quelques années; elle est aujourd’hui de 250 Euros. L’entreprise qui pèse onze milliards va remplacer au sein du Dax la société Fresenius active dans le domaine de la Santé.
-Le changement climatique pourrait coûter 900 milliards à l’Allemagne: l’étude du gouvernement fédéral mesure les coûts engendrés par ce phénomène jusqu’en 2050 avec des dépenses très lourdes à attendre. Le ministère de l’Economie précise même que cette estimation se situe plutôt dans la fourchette basse. Les coûts réels causés par le changement climatique pourraient donc être “significativement supérieurs”.
-L’Allemagne peu attractive pour la main d’oeuvre internationale qualifiée : l’étude menée parmi les 38 pays de l’OCDE par cette même organisation et la fondation Bertelsmann montre que la RFA est passée de la 12è à la 15è place (la Nouvelle-Zélande, la Suède, la Suisse et l’Australie figurent en pole position). Les procédures bureaucratiques pour les visas expliquent entre autres cette moindre attractivité. Nos voisins sont en revanche très prisés par les étudiants étrangers et se placent en deuxième position après les Etats-Unis.
-la Deutsche Bahn manque de tact : promis juré, d’ici 2030, les horaires des trains en Allemagne devaient comme en Suisse être parfaitement synchronisés pour permettre un rythme et des correspondances parfaites. Et bien, c’est raté, le Deutschland-Takt devra attendre jusqu’en 2070….
"La Deutsche Bahn, moyen de transport du futur. Le Deutschland-Takt, environ 40 ans de retard"
Au Bundestag :
langues régionales, coming out, atteinte aux droits de l’homme
-Imaginez des députés à la tribune de l’Assemblée Nationale parlant en breton, occitan, corse ou alsacien. Ils seraient sûrement déchus de leur nationalité. Autre pays, autres moeurs : à l’occasion du 25ème anniversaire de la charte européenne des langues régionales, le Bundestag a résonné la semaine dernière de tonalités inhabituelles comme le danois, le sorabe ou le bas-allemand. https://www.youtube.com/watch?v=nyyorqKBNvw
-un député AfD fait son coming out : durant une prise de parole, l’élu du parti d’extrême-droite Kay Gottschalk a évoqué la mort la veille de son compagnon. La présidence de séance lui a présenté ses condoléances.
-les militants pro-climat du groupe “Letzte Generation” ont provoqué une vague d’indignation de la classe politique après avoir aspergé d’un liquide noir un monument à côté du parlement à Berlin sur lequel sont gravés les droits fondamentaux figurant dans la constitution allemande. Quelques jours plus tard, ils ont grâce à un camion citerne de pompiers aspergés la façade du ministère des Transports à quelques centaines de mètres de là.
Le chemin synodal, impasse ou espoir ? Dernière ligne droite
Après les révélations sur les abus sexuels massifs commis au cours des dernières décennies en Allemagne au sein de l’Eglise catholique, un processus de réforme inédit a été mis en place. Baptisé “chemin synodal”, il associe à parité des représentants de la hiérarchie et des laïcs, particulièrement critiques et avides de réformes en Allemagne. Différents groupes de travail ont été mis en place sur la démocratisation de l’institution, la place des femmes, le célibat des prêtres, l’homosexualité. Différentes avancées ont été atteintes notamment avec une réforme du droit du travail spécifique à l’Eglise catholique qui permettait dans le passé de licencier des personnes divorcées ou homosexuelles. Une minorité d’évêques allemands s’opposent à ces avancées. D’autres y sont favorables. Un nouveau round de négociations a lieu cette semaine. Fondamentalement, la question se pose de la possibilité pour ce dialogue de faire bouger ou non les choses en profondeur dans une institution très hiérarchique. Le chemin synodal n’est pas en odeur de Sainteté à Rome où on a même remarqué que l’Allemagne n’avait pas besoin d’une deuxième Eglise protestante. La crainte d’une nouvelle Reforme dans un pays qui en est le berceau avec Luther et d’une contagion de principes progressistes dans d’autres pays suscitent des inquiétudes à Rome. https://www.rfi.fr/fr/podcasts/grand-reportage/20220321-%C3%A9glise-catholique-allemande-apr%C3%A8s-la-crise-va-t-on-vers-des-r%C3%A9formes-pionni%C3%A8res
Sur la côte Ouest, du nouveau?
Personne ne s’y attendait; personne n’y était préparé. La presse allemande n’avait pas été tendre à l’automne lorsque l’adaptation à l’écran du célèbre roman pacifiste de Erich Maria Remarque du Berlinois Edward Berger avait été lancée sur Netflix. Et pourtant, le film a engrangé une ribambelle de nominations pour les Oscars qui seront remis dimanche. Neuf au total. Celle de meilleur film étranger, une catégorie remportée jusqu’à présent trois fois par des productions allemandes; mais aussi bien d’autres dont celle du meilleur film tout court. Le réalisateur reconnait que le succès de l’oeuvre n’aurait jamais été atteint au cinéma et que le budget n’aurait pas pu être amorti par les entrées des spectateurs. Le premier mois après sa sortie sur Netflix, “A l’Ouest rien de nouveau” a figuré dans le Top Ten de la plateforme dans 91 pays.
Le monstre du Loch NordStream
Les circonstances toujours non élucidées du sabotage du gazoduc l’année dernière avec les révélations de ces derniers jours fourniront peut-être un jour la matière à une super production pour Netflix ou une autre plateforme. Le quotidien “Tageszeitung” avait en tout cas ce jeudi une idée sur l’identité du saboteur, habitué d’ordinaire des eaux écossaises.
Eurovision : Germany… points
Après la dernière place l’année dernière, l’Allemagne ne peut en principe pas faire pire cette année. Vendredi dernier, la sélection du participant a eu lieu. Pour le cru 2023, nos voisins ont choisi la carte rock avec le groupe de Hambourg Lord of the Lost. Ecoutez vous même https://www.eurovision.de/news/ESC-2023-Lord-Of-The-Lost-vertreten-Deutschland-in-Liverpool,gewinner500.html
Rubrique people : Macron et son arbre, Merkel et son gateau
La photo du jour en une de "Bild": Macron en Afrique "Mon ami, l'arbre" (une référence à un hit allemand)
Le même quotidien a surpris Boris Johnson, pardon Angela Merkel, à la sortie d'une boulangerie connue de Berlin
