Les débats, déclarations, commentaires dans les médias sont innombrables sur la question migratoire en Allemagne. Mais la sortie du leader de l’opposition, le président de la CDU, a défrayé la chronique ces derniers jours. Dans une interview télévisée, Friedrich Merz qui n’en est pas à sa première déclaration polémique a estimé : “Nos concitoyens deviennent fous quand ils voient que 300 000 demandeurs d’asile retoqués et qui ne peuvent pas être expulsés perçoivent des prestations sociales complètes. Ils patientent chez le médecin et se font refaire les dents, alors que les Allemands ne décrochent pas de rendez-vous”.
"Merz a-t'il raison ?" s'interroge l'hebdomadaire
Les déclarations de Friedrich Merz ont provoqué un tollé au sein de la coalition au pouvoir mais certains au sein de son parti l’ont aussi critiqué, plus ou moins ouvertement. De tels propos n’auraient pas été envisageables dans la bouche des prédécesseurs de Merz à la tête de la CDU, à commencer par Angela Merkel. L’attaque populiste est par ailleurs infondée. Un demandeur d’asile n’a droit qu’à des soins dentaires basiques et d’urgence. Plus tard, il obtient la même carte d’assuré social dont dispose tout Allemand. Mais ces migrants n’ont évidemment pas droit à des rendez-vous plus rapides chez un médecin. Et se refaire les dents implique une participation importante de l’assuré lambda avec des montants dont ne disposent que rarement des demandeurs d’asile.
"Crise migratoire : ça ne peut pas durer comme ça"
Si les déclarations de Friedrich Merz ont par ailleurs alimenté les interrogations sur les capacités du président de la CDU à être le candidat de son camp dans la course à la chancellerie dans deux ans, elles témoignaient avant tout de la place centrale qu’a pris l’immigration dans les débats ces dernières semaines en Allemagne.
220 000 demandes d’asile ont été déposées entre janvier et août, une hausse de 80% par rapport à la même période de 2022. Ce qui ressemble à une explosion doit être relativisé car les chiffres étaient trois fois plus élevés en 2016. Mais l’accueil d’un million d’Ukrainiens rend la prise en charge de toutes ces personnes de plus en plus compliquée. Des tentes sont dressées, des hôtels réquisitionnés, des halles avec des conditions précaires aménagées dans l’urgence. Les communes réclament plus d’aides. La population traine des pieds. A Berlin dans un arrondissement bobo, les riverains ont lancé une campagne de protestation contre la construction de bâtiments; ailleurs, c’est la patronne d’une boite gay qui n’a pas envie de voir un foyer de migrants ouvrir à côté de son établissement.
"Pouvons-nous encore y arriver ?" s'interroge le magazine citant la fameuse phrase de Merkel en 2015 "Nous y arriverons"
Plus largement, la “Willkommenskultur” rétrécie comme une peau de chagrin. Les deux tiers des Allemands veulent que leur pays accueillent moins de réfugiés. Ils sont autant à penser que la migration présente plus d’inconvénients que d’avantages pour leur pays. Quatre personnes sur cinq souhaitent des contrôles aux frontières plus stricts. Ils existent entre l’Autriche et l’Allemagne. Ils pourraient être renforcés dans l’Est du pays. La route des Balkans débouche aujourd’hui vers la Pologne comme pour les migrants arrivant de Biélorussie. Les deux tiers des Allemands soutiennent une solution au niveau européen.
Berlin a la semaine dernière abandonné ses réserves contre des dispositions du pacte migratoire de l’UE jugées trop strictes dans des situations de crise lors desquelles les migrants pourraient être détenus jusqu’à quarante semaines. Les verts allemands, partisans de toujours d’une politique migratoire libérale (mais aussi des sociaux-démocrates) s’opposaient à cette disposition jugée trop stricte. Le “german vote”, à savoir l’abstention allemande à Bruxelles, faute d’accord à Berlin au sein de la coalition était la conséquence de ces divergences. Hors sans l’Allemagne, une majorité qualifiée pour l’adoption des nouvelles règles migratoires en Europe était compromise. Olaf Scholz a finalement imposé un soutien de Berlin au pacte. Les Verts ont accepté. Ils pourront toujours expliquer à leur base que le chancelier leur a forcé la main…
Les principes des écologistes allemands fauchés les uns après les autres : pacifisme, abandon du charbon, priorité au climat, politique d'asile
L’objectif est clair : réduire les arrivées illégales de migrants au sein de l’Union européenne comme en Allemagne. Un dialogue encore incertain pourrait être noué entre la coalition d’Olaf Scholz et les chrétiens-démocrates. Le chancelier avait tendu la main à la CDU il y a un mois dans le cadre de son “pacte pour l’Allemagne” qui doit combattre les nombreuses inerties et autres dispositifs bureaucratiques empêchant les réformes d’avancer. Scholz n’a pas besoin de l’opposition au Bundestag (sauf révision de la constitution nécessitant une majorité des deux tiers) sur les dossiers migratoires, mais une grande coalition pourrait être utile pour montrer aux Allemands inquiets que leurs dirigeants unis agissent ensemble pour limiter l’immigration.
Deux régionales test dimanche prochain en Bavière et en Hesse
Près d’un quart des électeurs allemands est convoqué aux urnes le 8 octobre. Il s’agit donc d’un test de première ampleur deux ans après les dernières législatives qui ont conduit à la constitution de la coalition actuelle entre les sociaux-démocrates d’Olaf Scholz, les écologistes et les libéraux. Deux élections intermédiaires plus modestes ont eu lieu au premier semestre dans des villes Etat aux dimensions bien plus réduites, Berlin et Brême.
Les deux scrutins de dimanche devraient déboucher sur une reconduction des coalitions au pouvoir à Wiesbaden (capitale de la Hesse) et Munich. Les tendances nationales se retrouvent dans ces deux régions où les partis au pouvoir à Berlin seront sanctionnés ou devront se contenter de scores médiocres. L’extrême-droite, l’Alternative pour l’Allemagne AfD, au plus haut dans les sondages nationaux, va également gagner des points lors de ces deux scrutins.
L’élection la plus suivie est celle qui se tient en Bavière. Le parti frère de la CDU, les chrétiens-sociaux de la CSU, dominent la scène politique régionale depuis des décennies et ont longtemps obtenu de confortables majorités absolues. Lors du dernier scrutin en 2018, le nouvel homme fort de la Bavière, Markus Söder, avait enregistré un score historiquement faible pour son parti (37,2%) le contraignant à une alliance avec les Freie Wähler. Ce mouvement né à la base dans les communes dispose d’un ancrage rural important. Il s’est aussi développé en Bavière contre la domination de la CSU et l’affairisme qui a souvent marqué le parti chrétien-social. Les FW se situent traditionnellement au centre-droit.
Leur numéro un, Hubert Aiwanger, aujourd’hui ministre régional de l’Economie, a marqué ces dernières années par des déclarations populistes, doublant la CSU sur sa droite. Il a longtemps fait partie des sceptiques à l’égard des vaccins covid. Au printemps, lors d’une manifestation contre la loi chauffage du gouvernement fédéral, il avait déclaré que “la majorité silencieuse devait reconquérir la démocratie” (qui aurait donc été dérobée au peuple par l’establishment). Aiwanger, tout en étant numéro deux du gouvernement, s’impose en même temps comme le porte-voix d’électeurs qui critiquent leurs dirigeants et rejettent le système. Le leader des FW se voit par là reprocher de faire le lit de l’AfD. A la fin de l’été, une polémique sur un tract antisémite qui a circulé dans son lycée dans sa prime jeunesse a enflammé les débats. Le frère de Hubert Aiwanger a affirmé en être l’auteur mais différents témoignages d’autres lycéens de l’époque confirment des positions très “droitistes” du jeune Hubert Aiwanger. Mais l’intéressé ressort renforcé de ces polémiques. Il se présente comme la victime d’une cabale journalistique. Dans les sondages, son parti atteint désormais un score historique.
Reste qu’un total d’environ 30% pour un parti populiste de droite, les FW, et une AfD fasciste dans la région d’Allemagne où tous les clignotants (ou presque) sont au vert ne peut qu’inquiéter sur l’état de la démocratie dans ce pays, et en Bavière.
La CSU est menacée d’un nouveau recul historique. Alors qu’ailleurs l’impopularité du gouvernement Scholz profite aux chrétiens-démocrates, la CSU poursuit son effritement. Mais la coalition actuelle au pouvoir à Munich disposera probablement d’une majorité plus importante dimanche soir. Markus Söder, faute de rival de poids, pourra continuer à gouverner la Bavière. Il a rejeté toute alliance avec les Verts qu’il attaque en permanence. Se privant d’une autre option, il se “livre” aux Freie Wähler qui pourront faire monter la barre pour négocier le renouvellement de la coalition. Malgré son maintien probable au pouvoir, un mauvaise score de la CSU pourrait nuire aux ambitions nationales de Markus Söder dans la course à la chancellerie en 2025.
La Hesse, comme la Rhénanie du Nord-Westphalie et le Schleswig-Holstein, est dirigée par une coalition emmenée par la CDU avec les Verts (dans le Bade Wurtemberg, les deux mêmes partis gouvernent mais sous la houlette d’un écologiste). Cette coalition au pouvoir depuis dix ans à Wiesbaden fonctionne en évitant les divergences affichées au grand jour à Berlin. La CDU devrait voir son score s’améliorer. Le rêve des Verts de finir en pole position et de diriger la région ne se réalisera pas. Les mauvais sondages nationaux, comme en Bavière, ne permettent pas aux écologistes de tabler sur un score supérieur à la dernière élection. Pour la ministre fédérale de l’Intérieur, la sociale-démocrate Nancy Faeser, qui espérait reconquérir le Land avec les Verts et les libéraux, le résultat de dimanche menace d’être amer. Le SPD doit affronter un vent mauvais. Et annoncer qu’elle restera à son poste à Berlin en cas d’échec en Hesse ne renforce pas la crédibilité de la candidate, même si elle est originaire de cette région.
Réunification : un 33ème anniversaire maussade
Cela fait aujourd’hui un tiers de siècle que le pays n’est plus un. Le 3 octobre 1990, les cinq nouveaux Länder créés ou recréés sur le sol de la RDA moribonde adhérait après l’adoption d’un traité entre les deux pays à l’Allemagne de l’Ouest. Berlin devenait la capitale. Le siège du gouvernement et du parlement restait ouvert fut tranché en 1991 au profit de Berlin contre Bonn. Chaque année, les cérémonies officielles se déroulent dans un Land différent. Hambourg les abrite aujourd’hui.
Alors que la morosité l’emporte largement en Allemagne, les festivités autour du 33ème anniversaire de la réunification ne sont pas des plus joyeuses. Six Allemands sur dix d’après un sondage pour la première chaine publique de télévision ARD estiment que les différences entre l’Ouest et l’Est l’emportent aujourd’hui. Dans l’ex-RDA, 43% des personnes interrogées se considèrent comme des citoyens de deuxième classe (49% sont d’un avis contraire). L’identité est-allemande reste forte. Quatre personnes sur dix dans cette partie du pays s’identifient comme “Est-Allemands”; la moitié d’entre eux se considèrent comme “Allemands” tout court.
"Ouvrir des horizons. Fête de l'unité allemande Hambourg"
Les statistiques sur les progrès économiques à l’Est ne permettent pas de saisir l’ampleur du phénomène. Les centaines de milliards d’argent public investis pour remettre les infrastructures à niveau, le développement de régions dynamiques, la baisse sensible du chômage qui avait atteint des sommets dans les années 90 ou encore depuis cette année le rattrapage enfin achevé du niveau des retraites : tous ces chiffres globaux ne parviennent pas à remettre en cause un sentiment latent de déclassement parmi une minorité importante des ex-Allemands de l’Est. Interrogés sur leur propre situation, ils la qualifient plutôt de positive mais le sont beaucoup moins sur le développement de l’ex-RDA.
La dimension culturelle et humaine reste essentielle dans ce sentiment diffus d’être des citoyens de deuxième classe. L’arrogance de certains Ouest-Allemands est passée par là. Mais aussi l’impression que la biographie de ces personnes, réduite à la dictature communiste, a été dépréciée. La plupart des postes de responsabilité dans les administrations, les ministères, les universités à l’Est restent occupés par des personnes de l’Ouest. La rupture historique avec des remises en cause profondes dans les années 90 a pu rendre ces personnes plus flexibles face aux changements aujourd’hui nombreux. Mais avoir surmonté une première fois une rupture radicale dans sa biographie pour “se reconstruire” suscite également beaucoup d’angoisses. La stabilité péniblement retrouvée pourrait à nouveau être remise en cause. Enfin, la présence d’une dictature communiste après le IIIème Reich n’a pas contribué à renforcer le travail de mémoire et l’attachement aux valeurs démocratiques.
"Autrefois, un horrible mur séparait le pays"
Les derniers mois ont été marqués, surtout dans les pages culture et débats des médias, par des discussions autour de plusieurs livres sur l’Est de l’Allemagne. Certains comme celui de l’historienne Katja Hoyer ou de l’universitaire Dirk Oschmann sont des best sellers avant tout dans la partie Est du pays. Ils mettent en avant d’abord les expériences vécues des anciens Est-Allemands en plaçant à l’arrière-plan le régime communiste ou dénoncent la vision “post-coloniale” de cette partie du pays cultivée par l’Ouest.
