C’est un score historique que le parti de gauche Die Linke a engrangé le 20 septembre dernier à Berlin avec près de 26% des voix contre environ 12% il y a trois ans. Le mouvement moribond il y a encore deux ans effectue un impressionnant come back dans une ville symbole. Le parti qui a bien digéré le départ de troupes avec la création du mouvement BSW de Sahra Wagenknecht avait remporté un succès inespéré lors des législatives anticipées de février 2025. Ses effectifs ont considérablement augmenté et il s’est beaucoup rajeuni. A Berlin, une excellente campagne qui ciblait les problèmes concrets des habitants notamment la priorité numéro un le logement explique le succès des derniers jours. La personnalité de la tête de lice, encore très peu connue il y a quelques semaines, a sans doute joué un rôle. Elif Eralp, une avocate de 45 ans d’origine turque, symbolise une société multiculturelle et diverse dans les grandes métropoles. Après la victoire de l’AfD en Saxe-Anhalt où le parti d’extrême-droite avait obtenu près de 44% des suffrages, Elif Eralp avait justement remarqué qu’elle était la personnification du combat anti-AfD.
Le parti d’extrême-droite est l’autre gagnant des élections berlinoises même s’il espérait un score plus élevé. Pour les chrétiens-démocrates, la défaite est sévère avec un recul de près de 10%. Le candidat CDU Stefan Evers avait il est vrai une dure tâche. L’adjoint aux Finances n’était pas au départ la tête de lice de son parti. Il a dû au début de l’été prendre au débotté la relève de l’actuel maire Kai Wegner qui a jeté l’éponge rattrapé par des polémiques lancinantes sur des mensonges sur son emploi du temps lors d’un black out qui avait frappé la ville au début de l’année. Et Stefan Evers a bien sûr pâti de l’impopularité de la CDU et de son chancelier dont l’action n’est approuvée que par un Allemand sur dix.
Si Die Linke engrange un succès, les deux autres partis de gauche, les écologistes et le SPD, reculent sensiblement. Les sociaux-démocrates qui gouvernent aujourd’hui la ville avec les chrétiens-démocrates et sont au pouvoir depuis la réunification au sein de différentes coalitions voient un tiers de leur électorat les délaisser. L’usure du pouvoir, des mauvais résultats en général dans les sondages, la concurrence du parti de gauche sur les sujets sociaux expliquent cette sanction. Les écologistes n’ont pas réussi à s’imposer avec des thèmes porteurs et clairs. Et le fait qu’ils puissent s’allier après les élections soit avec Die Linke ou avec la CDU a pu rebouter certains électeurs.
“la femme la plus dangereuse d’Allemagne” : le quotidien de gauche faisait en référence au magazine “Der Spiegel” qui avait titré sur “L’homme le plus dangereux d’Allemagne” pour évoquer le leader de l’AfD en Saxe-Anhalt
Le parti de gauche a misé sur un programme radical qui prévoit notamment l’expropriation des grandes sociétés immobilières privées qui possèdent plus de 3000 logements. Die Linke veut qu’un referendum sur cette question qui avait en 2021 obtenu l’approbation de 60% des votants se traduise en pratique. Le mouvement veut rogner les prérogatives de la police et supprimer l’office de protection de la constitution (en clair les renseignements généraux). Sa proposition phare sur les expropriations suscite de nombreuses critiques à droite, au sein du lobby immobilier mais aussi au SPD, un allié potentiel d’Elif Eralp.
Mais les polémiques des derniers jours se focalisent sur les accusations d’antisémitisme déjà dans l’air avant les élections en raison de prises de position de certains responsables Die Linke propalestiniens. Certains n’ont pas hésité à remettre en cause l’existence d’Israël. En permanence, Elif Eralp sous pression a dû prendre ses distances durant la campagne avec différentes déclarations. Un rappeur avait par exemple lors d’une manifestatiion de Die Linke célébré l’intifada et appelé à tuer des soldats israéliens.
"Un chef de clan à la soirée électorale de Die Linke”
Berlin compte une importante communauté palestinienne avec laquelle Die Linke se solidarise. Le parti a recruté de nombreux nouveaux membres plus jeunes et plus radicaux que dans le passé. La présence lors d’une soirée électorale de Die Linke d’un chef de clan libanais connu a fait désordre. Le parti a affirmé ensuite qu’il n’était pas invité.
Mais l’homme a fait campagne pour un mouvement qui a souvent dénoncé la stigmatisation dont seraient victimes certaines familles libanaises avec le terme négatif de « clans ». La présence lors de la soirée électorale d’un activiste palestinien, considéré comme un représentant du Front de libération de la Palestine (FLP) et qui a rendu hommage à des leaders du Hamas, a aussi fait polémique.
Ces critiques ont d’abord des conséquences à Berlin même, alors que Die Linke doit trouver des alliés pour gouverner. Sur le papier, un remake de la coalition de gauche déjà pratiquée à Berlin avec les Verts et les sociaux-démocrates va de soi. Mais à l’époque, Die Linke était dirigée par des responsables très pragmatiques. D’aucuns ont d’ailleurs claqué la porte du parti après le 7 octobre 2023, reprochant à leur parti des relents antisémites.
Les écologistes et le SPD ont de plus en plus d’états d’âme et exigent que le parti de la gauche radicale prenne clairement ses distances avec toute dérive antisémite, voire exclut certains membres. Une soixantaine de personnalités sociales-démocrates, dont deux anciens maires de Berlin, rejettent des discussions avec Die Linke. D’autres responsables du SPD plus à gauche ont présenté un texte soutenant en revanche une alliance avec le parti de gauche.
La communauté juive est divisée. Ses représentants officiels dénoncent l’antisémitisme de Die Linke et demandent aux autres partis de gauche d’exclure une alliance. Un appel de juifs de gauche prend une position inverse. Et ces débats ne se limitent plus à la sphère politique berlinoise. Mercredi dernier, lors d’un débat au Bundestag, le sujet a été évoqué. Un député berlinois de Die Linke au cœur des polémiques a mis ses activités politiques en veilleuse. Les dirigeants nationaux des partis prennent leurs distances.
La ministre de la Famille chrétienne-démocrate, elle-même d’origine juive, a estimé que les juifs ne se sentiraient plus en sécurité à Berlin avec une mairesse Die Linke. Le chancelier Friedrich Merz a demandé à ses alliés sociaux-démocrates de prendre leurs distances.
Ce dossier empoisonne les relations entre les trois partis susceptibles de constituer une coalition à Berlin, Die Linke, les verts et le SPD. Vendredi soir, le parti de gauche a lors d’un congrès voté à une très large majorité en faveur de discussions avec les deux autres forces. Ces dernières en ont depuis fait de même. Il est clair que les écologistes et les sociaux-démocrates exigeront des garanties sur la lutte contre l’antisémitisme dans le cadre des négociations en vue de constituer une coalition. Premier rendez-vous jeudi.
“Victoire de Die Linke contre les JO”
Le quotidien populaire de droite rend comme le maire sortant le parti de gauche responsable de l’abandon par la ville de sa candidature pour les jeux olympiques. Die Linke rejetait cette démarche comme les verts. Pour Berlin opposée en Allemagne à Munich et à la région de Cologne et de la Ruhr, le manque de soutien politique constituait un problème, déjà en amont des dernières élections. Jeudi dernier, le maire sortant de la capitale a préféré retirer sa candidature.
Samedi, le comité olympique allemand n’avait plus le choix qu’entre deux concurrents. La capitale munichoise s’est aisément imposée. La ville sera candidate pour les JO de 2036, 2040 ou 2044. Ce choix intervient dix jours après que Munich a été sélectionnée pour organiser la finale de la ligue des champions en 2028 et les championnats du monde d’athlétisme en 2031. La candidature pour les JO avait obtenu le soutien des deux tiers des Munichois lors d’un referendum.
Mecklembourg : le SPD résiste à la vague bleue
Dans cette région comme en Saxe-Anhalt deux semaines plus tôt, l’AfD réalise un score sans précédent. Dans l’ex-Allemagne de l’Est, le parti d’extrême-droite engrange ses meilleurs résultats et caracole en tête devant les autres forces. L’AfD a obtenu 38% des voix et augmente son résultat de 2021 de près de 22 points ! Mais ce score ne permet pas au mouvement d’accéder au pouvoir faute d’alliés.
Cette élection a été par ailleurs marquée par une remontée impressionnante du SPD qui avait il y a un an vingt points de retard sur l’AfD. Un sondage deux jours avant le scrutin du 20 septembre donnait même les sociaux-démocrates devant l’extrême-droite mais il ne s’est pas concrétisé. Malgré tout, la ministre-présidente du Mecklembourg, Manuela Schwesig, a réussi en misant sur sa popularité personnelle et son combat contre l’AfD à refaire une grande partie de son retard. Après neuf ans au pouvoir dans cette région, elle s’impose ainsi plus que jamais comme une personnalité centrale au sein d’un parti social-démocrate qui a le blues. Si son nom a souvent été évoqué pour prendre la tête du SPD dont la direction nationale ne convainc pas, elle a depuis des semaines répété qu’elle resterait fidèle à sa région. Mais elle pourrait être la candidate à la chancellerie de son parti lors des élections générales en 2029.
Ce relatif succès de Manuela Schwesig s’est fait au détriment des autres partis en raison du vote utile. La CDU est la victime de cette stratégie des électeurs. Le parti chrétien-démocrate depuis longtemps en perte de vitesse dans cette région ne parvient même pas à franchir la barre des 5% nécessaire pour obtenir une représentation parlementaire. C’est du jamais vu depuis la guerre pour les chrétiens-démocrates !
Manuela Schwesig qui gouvernait avant les élections le Mecklembourg avec Die Linke devrait former une coalition élargie aux Verts.
Merz sonné mais toujours debout
Les trois élections régionales de septembre ont été douloureuses pour la CDU et pour son président, le très impopulaire chancelier Friedrich Merz. Durant la campagne déjà, les spéculations dans la presse et au-delà allaient bon train sur un retrait avant terme du chef de gouvernement et son remplacement par un autre responsable.
La CDU a subi deux défaites historiques en Saxe-Anhalt où le ministre-président chrétien-démocrate a perdu plus de vingt points, une humiliation. Et (voir ci-dessus) dans le Mecklembourg où la CDU a disparu du parlement régional. A Berlin, le parti qui gérait la mairie depuis trois ans aux côtés des sociaux-démocrates recule sensiblement et devrait à l’avenir être dans l’opposition. Seul un échec d’une coalition des trois partis de gauche -Die Linke, SPD, Verts-, pourrait laisser à la CDU une option pour conserver le pouvoir aux côtés des écologistes et des sociaux-démocrates.
“Je continue, promis juré !”
Friedrich Merz a pris son monde de vitesse dès la fermeture des bureaux de vote dimanche 20 septembre ce qui est inhabituel. Le chancelier a reconnu un “désastre” subi par son parti mais souligné l’importance des réformes en cours pour l’avenir du pays. Le lendemain, le chancelier précisait lors d’une conférence de presse après une réunion des instances dirigeantes de son parti qu’aucun participant ne l’avait remis en cause.
Si Friedrich Merz choisit de rester droit dans ses bottes et promet une meilleure communication et plus d’empathie pour les inquiétudes de ses concitoyens, ses alliés sociaux-démocrates, eux, estiment que la sanction subie dans les urnes par les partis au pouvoir implique des corrections dans les réformes en cours. De nouveau, des bisbilles sont dans l’air entre les partenaires de ce mariage de raison.
Les sociaux-démocrates veulent corriger des réformes sociales qui pour eux sont d’abord synonymes de coupes sociales au détriment des plus démunies. Cela vaut pour l’assurance dépendance où un projet de loi qui doit être présenté ce mercredi est soudain remis en cause. Cela vaut également pour un sujet lancinant durant les dernières campagnes électorales, à savoir la possibilité de partir en retraite après 45 ans d’activité à taux plein. Cette mesure adoptée il y a quelques années doit être remise en cause par le paquet retraite adopté avant l’été par la coalition. Les sociaux-démocrates comme des barons régionaux de l’Est à la CDU la remettent en cause.
A l’inverse, les jeunesses chrétiennes-démocrates rejettent toute inflexion. Elles veulent défendre les intérêts des plus jeunes générations qui seraient sacrifiées pour elles par leurs aînés. Et les conservateurs dénoncent la réforme fiscale du ministre des Finances SPD Lars Klingbeilt jugée trop timorée. Le grand argentier social-démocrate a dû mal à boucler son budget alors que l’endettement explose. Il rejette des “cadeaux fiscaux” qui creuseraient le déficit.
Economie
Tankrabatt II
Au printemps déjà, le gouvernement avait baissé pendant un temps les taxes sur les carburants pour réduire la facture des automobilistes. A nouveau, Berlin recourt à cette option qui entre en vigueur le 1er octobre et restera en place jusqu’à la fin de l’année. Annoncée 36 heures avant l’ouverture des bureaux de vote récemment, on ne peut pas dire que cela ait profité aux partis en place…
La baisse des taxes sera de 17 centimes par litre de carburant. La mesure est critiquée par les défenseurs de l’environnement, par les économistes libéraux qui s’opposent aux interventions de l’Etat contre les règles du marché et par des experts qui jugent une telle mesure coûteuse (2,5 milliards d’Euros) et inefficace. Une étude d’universitaires montre que la baisse au printemps a surtout profité aux plus aisés. Le gouvernement a toutefois privilégié cette mesure rapide à mettre en oeuvre à un soutien aux automobilistes qui en ont le plus besoin.
“Chéri, je prends finalement la grosse voiture pour plus profiter de la baisse des prix”
Le SPD a toutefois imposé aux chrétiens-démocrates la mise en place d’un plafonnement des prix des carburants sur le modèle belge et luxembourgeois. Il doit succéder à partir de janvier à la baisse des taxes.
La conjoncture redémarre mais sur des bases fragiles
Les prévisions d’autommne d’économistes de renom ont été remis la semaine dernière au gouvernement. Elles confirment comme d’autres sources la reprise de la croissance en Allemagne après plusieurs années de récession ou de quasi stagnation. Pour l’année en cours, les experts s’attendent à une croissance de 1,3% contre 0,6% en avril. Cette embellie s’explique avant tout par une production industrielle plus élevée qui répond à une augmentation des exportations. Et plus d’un tiers de la croissance est liée aux investissements importants de l’Etat fédéral après la mise en place au printemps 2025 d’un fonds pour les infrastructures de 500 milliards d’Euros. En revanche, les experts soulignent que les investissements des entreprises restent atones. Le manque de confiance en général et plus spécialement sur les réformes du gouvernement explique cette retenue.
Histoire
Sans les pavés, plus de mémoire ?
Les “Stolpersteine”, ces pavés dans les trottoirs sur lesquels on bute, rappellent dans plus de 2200 communes en Allemagne mais aussi dans d’autres pays la mémoire de personnes victimes du Troisième Reich. Ils sont posés devant leur dernier domicile connu avant leur arrestation ou leur déportation. L’illustration ci-dessous mentionne que la personne était née en 1876 avant d’être “humiliée et diffamée” et de mourir le 8 janvier 1943.
Le vote jeudi dernier du conseil municipal de Heidenau, une petite ville près de Dresde en Saxe, avec les voix de l’AfD et de la CDU contre la pose de nouveaux pavés a provoqué des condamnations dans tout le pays. Les défenseurs de cette décision veulent que le travail de mémoire ait lieu dans un cimetière de la commune et non plus devant les anciens domiciles des victimes du nazisme. Pour le président du comité Auschwitz, il s’agit de transférer le travail de mémoire “là où il a sa place pour l’AfD à savoir au cimetière”.
Babylon Berlin clap de fin
La dernière saison de la série “Babylon Berlin” a été lancée sur la chaine ARD à la mi-septembre. C’est la fin d’une saga qui dure depuis près de dix ans consacrée aux années fascinantes de la fin de la république de Weimar annonciatrices de la montée du nazisme. “Babylon Berlin”, basée sur les livres de Volker Kutscher, livre une fresque d’une période clé de l’histoire allemande. On y voit les conséquences des traumatismes de la première guerre mondiale, pour des protagonistes toujours hantés par le passé comme pour le pays. Les folles années 20 avec un Berlin hédoniste où l’émancipation et la créativité règnent constituent un fil rouge comme les violences politiques de plus en plus présentes mais aussi la misère du prolétariat.
Les derniers épisodes de la série où l’on retrouve à nouveau des vedettes du cinéma allemand tournent autour des semaines entre la nomination de Htiler et les élections de mars 1933. La diffusion de cette saison alors que l’extrême-droite engrangeait des scores record lors d’élections régionales est un pur hasard. Les comparaisons entre la situation de l’Allemagne actuelle et la fin de la république de Weimar sont fréquentes mais heureusement la démocratie est aujourd’hui autrement plus enracinée qu’elle ne l’était à l’époque.
Le commissaire Rath et sa collègue Charlotte Ritter sont toujours les deux principaux protagonistes de la dernière saison. Lors d’un voyage à Paris, Gedeon Rath se rend dans un club où une des chansons phare de “Babylon Berlin” est interprétée par une certaine… Zaho de Sagazan.
Jürgen Klopp, le sélectionneur tricolore
L’ancien entraineur de Liverpool nommé après la piteuse élimination de l’Allemagne en 16ème de finale du Mondial 2026, le troisième fiasco consécutif après 2018 et 2022, a suscité une énorme euphorie. Il est salué comme un messie alors que son pays n’a plus gagné de titre majeur depuis 2014 année où l’Allemagne avait remporté sa quatrième coupe du monde.
Récemment alors que l’extrême-droite engrangeait des succès lors d’élections régionales, le nouveau sélectionneur de la Mannschaft s’est présenté devant la presse arborant une casquette aux couleurs du drapeau allemand -noir, rouge, or- portant la mention “Un parmi 83 millions”.
Jürgen Klopp a affirmé “ne pas vouloir laisser la fierté nationale aux mauvaises personnes” alors que l’AfD utilise à satiété les couleurs allemandes. Ce symbole historiquement synonyme de démocratie a été accaparé par les populistes. Les autres partis le mettent peu ou pas en avant dans un pays où un tel geste reste depuis 1945 entâché d’un soupçon de nationalisme. Lorsqu’en 2006, lors de la coupe du monde de football en Allemagne, les couleurs nationales ont fleuri, une certaine décomplexion était affichée. Mais d’aucuns avaient des états d’âme en voyant tant de drapeaux brandis.
Jürgen Klopp a ajouté lors de sa conférence de presse : “Je trouve que l’on est un pays formidable. Je peux être fier d’être Allemand, tout en étant ouvert et divers, sympathique et aimable”.
